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13 juillet 2018.

La débâcle du Giétro 1818-2018

Quatre jours pour se souvenir
et comprendre [DOSSIER 1/8]

DOSSIER. Au printemps 1818, dans le Haut-Val de Bagnes (Valais), le cours de la Dranse est entravé par des avalanches de glace et de neige provenant d’un glacier latéral suspendu, le Giétro. Un immense cône de glace provoque en amont la formation d’un lac long de 3,5 km et profond de 60 mètres. Conscient des dangers, l’ingénieur cantonal Ignaz Venetz fait creuser de toute urgence dans cette barrière naturelle un tunnel qui aurait dû permettre dans le meilleur des cas d’évacuer une grande partie de l’eau dont le niveau ne cessait de monter. Mais le 16 juin, la barre glaciaire, peu à peu érodée, finit par céder et le lac se déverse brutalement dans la vallée jusqu’au confluent avec le Rhône à Martigny. 36 personnes perdent la vie dans cette catastrophe qui emporte des centaines d’habitations. [1]

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Pendant deux jours et demi, un colloque a réuni des scientifiques de toutes disciplines,
géographes et glaciologues, historiens et anthropologues notamment (aqueduc.info)

Sous la loupe des sciences

Deux siècles plus tard, très précisément, un collectif d’institutions scientifiques a organisé dans la commune de Bagnes un rendez-vous de quatre journées (14-17 juin 2018) destinées à commémorer ce tragique événement, à mieux en comprendre les données naturelles et les impacts sociaux, et à faire le point sur les risques potentiels que présente l’évolution actuelle des glaciers. [2]

Emmanuel Reynard, professeur de géographie à l’Université de Lausanne et président du comité d’organisation du colloque scientifique, a pu souligner que cette "débâcle du Giétro", comme on l’appelle communément, est l’un des moments fondateurs de la glaciologie : "La catastrophe a permis la rencontre d’experts scientifiques des villes et d’observateurs de terrain des hautes vallées. De là est née la théorie glaciaire selon laquelle les glaciers, très dépendants du climat, étaient beaucoup plus grands par le passé et recouvraient une grande partie de la Suisse. Deux cents ans plus tard, ce colloque était l’occasion de rappeler les liens entre climat, glaciers et risques."

Le sujet des débâcles glaciaires reste d’une grande actualité : les éboulements dévastateurs survenus en août 2017 dans le Val Bregalia, dans le canton des Grisons, et qui ont emporté huit promeneurs, étaient dus à un processus complexe combinant la fonte du permafrost avec celle du glacier du Piz Cengalo. Les Valaisans se souviennent aussi qu’en 1965 l’effondrement d’une partie du glacier de l’Allalin sur le chantier du barrage de Mattmark avait provoqué la mort de 88 travailleurs.

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En 1818, la retenue glaciaire s’était formée là où se trouve aujourd’hui le Lac de Mauvoisin :
le barrage, achevé en 1958, peut stocker jusqu’à 204 millions de m3 d’eau. (aqueduc.info, 16 juin 2018)

Un rendez-vous en plusieurs étapes

Dans le Val de Bagnes, le colloque scientifique des 14-16 juin, en plus d’actualiser les connaissances sur cet événement, avait donc aussi pour ambition de l’éclairer par d’utiles comparaisons avec d’autres débâcles glaciaires ailleurs dans le monde - en France, au Népal ou au Pérou - et d’ouvrir le débat sur des thématiques qui leur sont liées comme les impacts des changements climatiques ou la protection contre les risques naturels. Non seulement cette promesse a été tenue, mais des intervenants issus de disciplines différentes ont pu tour à tour partager leurs expériences, confronter leurs points de vue et enrichir un nécessaire dialogue entre sciences naturelles et physiques et sciences humaines et sociales. Ce colloque, dira Emmanuel Reynard, aura en tout cas montré que "les préoccupations d’il y a deux siècles sont plus ou moins les mêmes que celles d’aujourd’hui."

Le 16 juin, 200 ans jour pour jour après la débâcle, pour ne pas dire heure pour heure, c’est toute la population du Val de Bagnes qui était conviée à une célébration du souvenir [3] sur le barrage de Mauvoisin construit il y a une soixantaine d’années à quelques enjambées seulement de l’endroit où en 1818 le fatal cône de glace avait retenu les eaux de la Dranse avant de s’effondrer. La mémoire de la tragédie a également été ravivée dans une exposition temporaire montée par le Musée de Bagnes où l’on réalise à quel point le présent conditionne notre façon de parler des événements passés et de les interpréter. Autre point fort de cette journée : la projection, en avant-première, du film docu-fiction « 1818 » réalisé par Christian Berrut et Michaël Rouzeau qui ont fait le choix "de transmettre les faits réels et documentés, mais aussi de vivre l’aventure de l’intérieur et de ressentir l’époque".

La quatrième journée, ouverte à tout public, était une invitation aux découvertes de terrain. Grâce à un bal de navettes et le long d’un itinéraire de randonnée pédestre ponctué de cinq postes d’information animés par des scientifiques, il était possible à tout un chacun de mieux comprendre les phénomènes liés à la débâcle du Giétro et d’en visualiser l’une ou l’autre trace, sans oublier de passer par le village de Lourtier et sa Maison des Glaciers, jadis habitée par Jean-Pierre Perraudin, précurseur local de la théorie glaciaire.

Dossier rédigé par
Bernard Weissbrodt

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Après la commémoration au barrage de Mauvoisin,
cortège emmené par les fifres et les tambours (aqueduc.info)



Notes

[1Ce dossier se décline en 8 chapitres (articles), à savoir :
- Quatre jours pour se souvenir et comprendre
(le présent article introductif)
- L’avàlo, la débâcle
- Solidarités, reconstruction, prévention
- La pérennité des souvenirs
- La convergence de trois pionniers
- Glaciologie, climat et risques naturels
- Autres débâcles, ailleurs
- 1818, le film.

- Les textes de ce dossier sont intégralement repris
dans un Cahier spécial aqueduc.info téléchargeable ici (19 pages).
- La plupart des illustrations de ce dossier peuvent être agrandies par simple clic.


[2Cette manifestation scientifique était organisée conjointement par l’Université de Lausanne, le Musée de Bagnes, le Centre régional d’études des populations alpines (CREPA), la Société d’histoire du Valais romand (SHVR), La Murithienne (Société valaisanne des sciences naturelles), la Société académique du Valais, le Service des forêts, des cours d’eau et du paysage, le Service des hautes écoles et le Service de la culture de l’État du Valais.
- Le programme détaillé du Colloque Giétro 1818 – Sous la loupe des sciences ainsi que des divers événements liés à cette commémoration est disponible sur le site www.gietro1818.ch.
- Les Actes de ce colloque seront publiés dans les Annales valaisannes 2019 de la Société d’Histoire du Valais romand.

[3Voir : Commémoration de la débâcle du Giétro au barrage de Mauvoisin. 16 juin 2018. Reportage vidéo André Maillard Production. Durée : 13’27". Sur youtube.com

Infos complémentaires

Débâcle

Dislocation soudaine de la couverture de glace d’un cours d’eau dont les blocs sont alors emportés rapidement par le courant. Lorsqu’il s’agit de la rupture d’une barrière naturelle de glace formant une retenue d’eau ou d’une poche d’eau à l’intérieur d’un glacier, on parle alors de vidange brutale de lac glaciaire (connue aussi sous l’acronyme scientifique anglais de GLOF, “Glacial lake outburst flood”). Dans les deux cas, ce phénomène peut entraîner de graves inondations, voire des catastrophes. Quand une débâcle glaciaire est liée à une éruption volcanique, les experts recourent à un mot islandais : "jökulhlaup" (course de glacier).

Giétro

Le toponyme Giétro (parfois orthographié Giétroz) est une forme régionale de Gite, Giète, Les Giettes, etc., désignant un pâturage intermédiaire entre l’alpage d’été et l’exploitation du bas (selon Maurice Bossard).

- Situer la région du Giétro et du Lac de Mauvoisin sur OpenStreetMap.


Une année pour parler des risques

On notera aussi qu’en Valais ce week-end commémoratif s’inscrivait dans une longue liste d’événements dédiés - sous le label « risques2018 » - à la sensibilisation du public aux problèmes de la prévention contre les risques environnementaux. Quatre institutions ont choisi d’en faire leur fil rouge durant toute l’année et sous des angles divers : science, technologie, culture, sociologie, agriculture et tourisme.

Dans ce contexte, commente Pascal Stoebener, chef de la section dangers naturels à l’État du Valais, il importe que des événements comme la débâcle du Giétro restent durablement gravés dans les esprits : "Leur commémoration est indispensable pour préserver cette mémoire du risque et mieux faire comprendre la nécessité de certaines mesures de protection, parfois mal perçues par la population. L’analyse a posteriori de ces catastrophes permet d’améliorer les connaissances dans ce domaine et de mieux anticiper celles encore potentielle-ment possibles."


REMERCIEMENTS À
Emmanuel Reynard, professeur de géographie à l’Université de Lausanne, président du Comité d’organisation du Colloque scientifique Giétro 1818
Jean-Henry Papilloud, historien, président de la Société d’histoire du Valais romand
Bertrand Deslarzes, conservateur du Musée de Bagnes
Mélanie Hugon-Duc, commissaire des expositions du Musée de Bagnes sur la débâcle du Giétro.

Mots-clés

Mot d’eau

  • L’eau des Kennedy

    Celui qui pourra résoudre les problèmes de l’eau méritera deux Prix Nobel : un pour la paix et un pour la science. (John F. Kennedy) - Nous sommes témoins de quelque chose d’inédit : l’eau ne coule plus vers l’aval, elle coule vers l’argent. (Robert F. Kennedy)

Glossaire

  • La clepsydre

    C’est, comme le sablier, l’un des plus anciens instruments de mesure du temps qui passe. Il s’agissait le plus souvent d’un vase conique, percé d’un trou à sa base, laissant s’écouler l’eau goutte à goutte. Comme sa face interne comportait des graduations horaires, il suffisait d’observer le niveau de remplissage pour savoir combien d’heures s’étaient écoulées depuis le coucher du soleil.


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