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15 août 2007.

Des chats et des hommes

EDITO AOÛT-SEPTEMBRE 2007 L’eau nouvelle est arrivée ! Et ça n’a (...)

EDITO AOÛT-SEPTEMBRE 2007

L’eau nouvelle est arrivée ! Et ça n’a rien à voir avec la prétendue canicule qui devait nous assoiffer et qui a frappé quelques méridiens plus à l’est. Ni avec les inondations qui, encore, interpellent les administrations sur la façon de gérer lacs, rivières et torrents. Non. L’eau nouvelle, c’est sur les rayons de nos magasins qu’elle a jailli cet été.

L’eau des chats, d’abord. Water Cat, 1.70 franc le demi-litre à la Coop de votre quartier. C’est que le minet, paraît-il, serait un buveur difficile (chat échaudé ne craint-il pas l’eau froide ?) et qu’il conviendrait donc de stimuler ses envies pour éviter tout risque de déshydratation, d’infections et de calculs.

Les amoureux des bêtes, eux, ne calculent pas. Pourquoi refuser à leurs mistigris cette miraculeuse eau de chat qui les mettrait à l’abri de toute mauvaise surprise vétérinaire ? C’est-à-dire une simple eau minérale naturelle à laquelle on mêle quelques soupçons de thé vert, de vitamine C, de fibre soluble de céréale et de diurétique ?

L’eau des hommes, ensuite. Pas n’importe laquelle, ni n’importe lesquels. La plus onéreuse possible pour les plus huppés possible. La Bling H2O, par exemple, 86 francs les 7 décilitres chez Globus, notamment. Une eau de source, importée du Tennessee, purifiée neuf fois avant d’être embouteillée dans du cristal griffé Swarovski.

Ses promoteurs expliquent qu’ils ont pour « mission » (pas moins que ça !) de présenter « un produit d’un design raffiné égal à son goût subtil ». Pas besoin de préciser qu’ils visent un marché en pleine expansion, celui d’une clientèle super haut de gamme. Ce qu’ils vantent et vendent, en fait, n’est pas de l’eau, mais de la joaillerie de grand luxe.

N’ayant pas de chat en pension, ni de dollars à dilapider, ces informations anecdotiques devraient me laisser plutôt indifférent. Sauf qu’elles s’ajoutent à la liste déjà bien fournie des pratiques qui encouragent et banalisent la marchandisation de l’eau sous toutes ses formes. Tous les prétextes – sanitaires mais aussi « artistiques » - sont désormais propices à faire de l’eau un objet ou un support commercial.

Ce n’est pas la première fois que l’on s’interroge ici sur cette fuite en avant de l’industrie et du commerce moderne qui veulent à tout prix (c’est le cas de le dire) se faire de l’argent en faisant miroiter des choses dont nous n’avons nul besoin.

L’eau se prête sans doute mieux que tout autre « produit » à ce conditionnement des mentalités. Du fait qu’elle est incolore, inodore et sans saveur, expliquait un jour le célèbre publicitaire français Jacques Séguéla, on peut tout lui faire dire : « la publicité peut façonner son âme, c’est là où la magie publicitaire agit le mieux ».

Eaux de chat et eaux de luxe illustrent sans aucun doute de façon extrême ce « n’importe quoi à n’importe quel prix ». Mais les producteurs d’eaux en bouteilles, celles qui se vendent chaque jour par millions de litres, jouent avec chacune et chacun d’entre nous sur les mêmes ressorts de l’imaginaire, de l’ignorance et de la naïveté. Pour leur plus grand bénéfice.

Bernard Weissbrodt

Lire aussi l’article :
Bouteilles contre robinets : polémique made in USA




Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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