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9 janvier 2018.

« Dans le lit du Rhône »
Rencontre avec Mélanie Pitteloud, cinéaste

C’est le début de cette nouvelle année 2018 que la cinéaste (...)

C’est le début de cette nouvelle année 2018 que la cinéaste valaisanne Mélanie Pitteloud a choisi pour commencer à diffuser auprès du grand public son premier long métrage documentaire. "Dans le lit du Rhône" - à travers le regard d’une poignée de personnages bien réels qui ’jouent leur propre rôle’ et qui entretiennent avec ce fleuve des relations particulières et contrastées - est comme une invitation faite à chacun de s’interroger sur ses propres liens avec les cours d’eau et le territoire où il vit.

Au final, confie Mélanie Pitteloud, "c’est le film que je voulais faire, il correspond vraiment à ce que je cherchais". Elle qui, dans son enfance sur les coteaux qui dominent la plaine du Rhône, n’avait guère l’occasion de côtoyer le fleuve, c’est paradoxalement bien loin de son Valais natal qu’elle a trouvé l’idée d’y consacrer cinq années pour le découvrir et révéler quelques traits de sa face cachée.

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Illustrations extraites du dossier de presse du film (Cliquer sur les images pour les agrandir)


-  Mélanie Pitteloud : "J’étais au Canada pour mes études de cinéma, je travaillais sur des archives visuelles sur le thème de l’eau et je me suis peu à peu rendu compte que je ne connaissais même pas les archives de l’eau de mon pays d’origine. J’ai d’abord pensé aux barrages et aux bisses. Puis j’ai été très intriguée lorsque j’ai appris que le Valais se lançait dans un vaste chantier de correction du Rhône, la troisième de son histoire.

De retour au pays et au fil de mes recherches, j’ai compris que le fleuve pouvait non seulement être le sujet du film que je voulais faire, mais aussi et surtout en devenir le principal protagoniste. Je me suis prise d’amitié pour lui, je l’ai côtoyé, j’ai rencontré des gens qui avaient un lien particulier avec lui, je l’ai arpenté de long en large du glacier jusqu’au Léman. C’est alors qu’est née l’idée du long métrage.

Au début, quand j’en parlais autour de moi, je sentais peu d’enthousiasme : y aurait-il donc encore tellement de choses à dire sur le Rhône ? Mais j’avais la conviction qu’il me fallait tenter de creuser la mémoire collective liée au fleuve et de participer à la prise de conscience des valeurs de nos cours d’eau, de notre paysage et du patrimoine qui s’appelle l’eau et qui a créé le Valais. Si comme titre j’ai choisi "Dans le lit du Rhône", c’est parce que l’enjeu de sa troisième correction concerne la place qu’on veut lui donner, ce lit qu’on va redessiner. En réalité, la Plaine du Rhône, c’est son lit, dans le sens où c’est lui - en tant que fleuve et glacier - qui l’a creusée."

-  aqueduc.info : On entend dire parfois que les Valaisans tournent volontiers le dos au Rhône et dans le film on a l’impression d’un fleuve aux rives souvent désertes. Partagez-vous ce sentiment ?

- "Cela varie selon les lieux. Il y a ici et là des berges aménagées pour y faire du roller ou du vélo. Dans le lit majeur, là où il y a de la ’paute’, comme disent les Valaisans, c’est-à-dire un limon très fin, c’est même très agréable de marcher, courir, faire du cheval. Mais c’est vrai que la plus grande partie du linéaire est plutôt déserte. Il faut dire aussi que le Rhône est peu visible, caché par ses digues, sauf à proximité de quelques quartiers urbains, dans le parc de Finges ou dans la Vallée de Conches où il coule encore comme un torrent. Si on veut le voir, il faut vraiment le vouloir expressément. Du coup je me suis demandé comment le rendre visible."

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"Dans la plaine du Rhône, on a plutôt l’habitude de diriger son regard vers les montagnes.
Avec mon cameraman, nous avons choisi de faire l’inverse et de prendre de la hauteur
pour filmer la plaine afin que l’on voie cette ’autoroute d’eau’ qui la traverse.
Mais les bons points de vue sont finalement peu nombreux et il a fallu bien les chercher !"

-  La troisième correction du Rhône, était-ce pour vous une occasion de parler du fleuve ou un prétexte pour parler d’autre chose ?

- "Ç’a été le point de départ. Car cette nouvelle correction va profondément transformer la plaine au cours des prochaines décennies. Il y aura un ’avant’ et un ’après’, et je voulais documenter ce qui est en train de se passer. Je ne voulais pas entrer dans tous ses détails scientifiques et techniques ni dans le débat qui a eu lieu et qui risque de se répéter à chaque étape du chantier entre les pour et les contre. Mais je souhaitais profiter de cette actualité pour questionner la relation qu’ont les habitants de la plaine avec ce Rhône qu’on a jadis corseté pour en faire un grand canal d’évacuation des eaux. J’ai interprété cette correction comme une possibilité donnée aux riverains de prendre un nouveau départ dans leurs rapports avec le fleuve et de manière plus générale avec leur environnement."

-  Est-ce à dire que vous vous adressez en priorité à ces riverains-là du Rhône ou cherchez-vous aussi, en filigrane, à capter d’autres publics ?

- "Même si mon film est ancré dans la plaine du Rhône, j’ai toujours cherché à rendre son propos le plus universel possible. Il s’agit d’une histoire ’locale’ qui parle plus largement de notre relation contemporaine aux cours d’eau – fleuves, rivières, ruisseaux – qui ont été si massivement corsetés au siècle dernier, et qui aujourd’hui se retrouvent sans vie, avec un risque de crues accentué par les bouleversements du climat.

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"Le projet de revitalisation du Rhône sur ses parties valaisannes et vaudoises
est un chantier-pilote au niveau suisse, mais de nombreux projets similaires sont en cours
dans tout le pays (à plus petite échelle), ainsi qu’en Europe et sur d’autres continents."

Partout on retrouve les mêmes questions et les mêmes difficultés : comment redonner espace et vie à ces écosystèmes malmenés ? quelles terres rendre aux cours d’eau après avoir si densément urbanisé leurs abords ? comment résoudre les inévitables conflits qui surgissent ?"

-  Dans le film, vous dressez une sorte de typologie des rapports au fleuve. À côté des maîtres d’œuvre de la correction du Rhône, on voit une hydrobiologiste, des pêcheurs, des agriculteurs et un écrivain. Pourquoi ces personnages-là et pas d’autres ?

- "Ce sont des acteurs du réel, ils ’jouent’ leur propre rôle et je les ai choisis après de nombreuses rencontres sur tout le parcours du fleuve. La langue était le premier critère, car la plaine du Rhône est bilingue et je voulais donner la parole à des témoins francophones et germanophones. Ensuite il fallait prendre en compte différents domaines de compétences car on peut aborder un cours d’eau par le biais de sa géographie et de son histoire, de la science et de l’ingénierie, de l’art et de la littérature, mais aussi sous l’angle du projet politique de réaménagement, avec ses promoteurs, ses défenseurs et ses opposants. Dans mes rencontres, je posais toujours la question : quelle est votre relation au Rhône ?

À partir de là, j’ai choisi ma palette de protagonistes selon leur lien au fleuve, plutôt amical ou plutôt conflictuel. Il y a ceux qui en ont peur et ceux qui l’apprécient vraiment, ceux qui le connaissent et ceux qui ne savent rien à son sujet, ceux qui s’en approchent et ceux qui en restent toujours éloignés.

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"Je voulais dépeindre le fleuve à travers les saisons :
certains (comme les pêcheurs) le fréquentent en hiver, d’autres en été."

J’avais envie aussi de laisser de la place aux émotions, de donner à chacun le temps de révéler vraiment son vécu, et aux autres la possibilité d’être attentifs à ce qu’ils entendent même s’ils ont un point de vue différent. Dans mon film, on n’est pas dans le débat politique mais dans un dialogue où chacun peut s’exprimer et être entendu dans sa propre réalité."

-  Mais cela ne va pas de soi quand par exemple on parle à des représentants d’un monde agricole qui se positionne assez clairement contre l’élargissement du lit du Rhône …

- "J’ai beaucoup d’empathie avec les agriculteurs qui militent contre le projet de correction. Ils sont héritiers d’une tradition, mais pour eux ce n’est pas du passé, c’est leur quotidien. Ils ont de l’amour pour cette terre qui leur a été transmise par des ancêtres qui ont fait beaucoup de sacrifices pour tenter de maîtriser le Rhône. Au lieu d’émigrer comme des milliers d’autres l’ont fait jadis pour chercher des terres en Amérique, leurs aïeux ont pu grâce à l’endiguement du fleuve rester au pays et continuer à y vivre avec leurs familles.

Mais le chapitre qui m’a le plus préoccupée lors du tournage, c’est celui du suicide. L’écrivain Jérôme Meizoz, que l’on voit dans le film, m’avait dit que lorsqu’on s’interroge sur la relation des Valaisans avec leur fleuve, on ne peut pas faire l’impasse sur cette question. L’expression "se foutre au Rhône" fait d’ailleurs partie du parler populaire local. Se jeter dans ses eaux rapides et très froides, c’est être quasiment sûr d’y laisser sa vie. Je laisse la surprise, à ceux qui verront le film, de découvrir comment j’ai traité ce visage tabou du fleuve afin de ne pas passer sous silence le destin tragique de nombreux désespérés."

-  Le film s’ouvre sur un constat : il n’y a pas de vie dans le Rhône. Il s’achève sur la mort annoncée de son glacier. Vous avez tout de même une bonne nouvelle ?

- "Il faut bien reconnaître que le Rhône, et nos cours d’eau en général, sont aujourd’hui en piteux état. Étroitement canalisés et ponctués de barrages, les écosystèmes alluviaux sont profondément affectés. Sans compter les changements climatiques qui vont accentuer les perturbations des régimes des cours d’eau dans les décennies à venir, en particulier en termes de risques d’inondations. Tout ça ne va pas pouvoir changer du jour au lendemain !

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Image d’archives : travaux d’endiguement lors de la 2e correction du Rhône (1930-1960)

Si on a autant maltraité nos cours d’eau, je pense que ça a été avant tout par nécessité, et aussi par manque de conscience des conséquences. Mais la bonne nouvelle, c’est le potentiel de transformations qu’offre la troisième correction du Rhône, et plus largement les projets de revitalisation de cours d’eau en général. Ce sera passionnant d’observer l’évolution de la relation entre les habitants et leur Rhône, même s’il faudra sans doute attendre une génération pour voir comment les gens vont – ou ne vont pas – se réapproprier ce fleuve élargi, ou en tout cas renouer un lien de proximité avec lui. Régine Bernard, l’hydrobiologiste du film, m’a dit un jour : “La première étape c’est d’apprendre à mieux connaître – un animal, une plante, un fleuve. Plus on le connaît, plus on développe un lien avec lui, et plus on apprend à l’aimer. Et du coup, on a envie de le protéger.”"

-  Et quelle est aujourd’hui votre relation personnelle au Rhône, vous qui l’avez littéralement côtoyé pendant cinq ans ?

- "Je ne peux plus passer sur un pont sans regarder le fleuve, sa couleur, sa hauteur, lui envoyer des salutations. Il y a sur ses rives des endroits assez étonnants où on se sent dépaysé, totalement ailleurs. Je suis complètement attirée par lui alors que jusque-là je n’avais aucun lien avec lui. Alors je vais parfois lui parler comme d’autres le font avec des arbres ou des animaux. C’est devenu un ami, je ne peux pas le dire autrement."

Propos recueillis
par Bernard Weissbrodt




Infos complémentaires

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Mélanie Pitteloud
(Photo Felix Imhof)

Mélanie Pitteloud

Valaisanne passionnée d’anthropologie, Mélanie Pitteloud a d’abord travaillé dans l’enseignement et l’édition électronique avant de se consacrer à la création de films documentaires. Diplômée en sciences politiques, elle réalise ses premiers films en autodidacte et se forme ensuite en cinéma documentaire à l’Institut National de l’Image et du Son de Montréal. Elle a collaboré à plusieurs films en tant qu’assistante de réalisation, notamment auprès de Jacqueline Veuve (Vibrato) et de Nicolas Humbert (Wild Plants).
"Dans le lit du Rhône" est son premier long-métrage.

- En savoir plus sur le site de Mélanie Pitteloud


"Dans le lit du Rhône"

Film documentaire, Suisse, 2017.
Réalisation et scénario : Mélanie Pitteloud.
Caméra : Denis Jutzeler.
Montage : Annie Jean.
Musique : Jean-Sébastien Ledewyn.

Production : GoldenEggProduction, en coproduction
avec la Radio Télévision Suisse (RTS).
Distribution : Aardvark Film Emporium.

Version originale en français, allemand et suisse-allemand.
Sous-titres en français, allemand, anglais.
Durée : 88 minutes.

- Bande annonce sur Youtube (1:35)
- Flyer Avant-Premières en Valais
- Voir aussi la fiche pédagogique éditée par e-media.ch,
site officiel romand de l’éducation aux médias.

- Présentation du film dans le Journal de 12h45 de la RTS (16 janvier 2018)


À voir aussi

Exposition à la Médiathèque Valais-Martigny :
« Dans le lit du Rhône. La fabrication du film »
du 18 janvier au 25 février 2018.
Vernissage mercredi 17 janvier 2018 à 20h30
(après la projection du film de 18h30)

L’exposition présente le processus de création du film, de la naissance de son idée en 2010 à son accomplissement en 2017. Installation vidéo, carnets de repérages et objets-souvenirs de tournage, panneau de montage et extraits de musique originale racontent le chantier du film.


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Carte extraite du dossier de presse R3

La 3e correction du Rhône

Après deux corrections entreprises d’abord entre 1863 et 1893, puis entre 1930 et 1960, les cantons du Valais et de Vaud ont lancé un nouveau grand chantier sur le Rhône alpin suisse suite aux inondations catastrophiques d’octobre 2000. Cette 3e correction a pour principaux objectifs d’augmenter la sécurité, d’améliorer l’environnement et de favoriser l’attrait touristique de la plaine du Rhône. Elle consistera principalement à supprimer les zones de danger actuelles en combinant l’abaissement du fond du fleuve avec l’élargissement de son lit. Les travaux, prévus de la source du fleuve jusqu’au lac Léman, devraient durer jusque vers 2045 pour un coût actuellement estimé à trois milliards de francs suisses.

- Voir le site officiel de la 3e correction du Rhône (www.rhone3.ch)

Agenda

Mot d’eau

  • La vie, plusieurs eaux

    “Il y a plusieurs durées dans votre vie. Il y a plusieurs eaux mélangées dans le temps. L’enfance fait comme un courant profond dans la rivière du jour. Vous y revenez souvent, comme on revient chez soi après beaucoup d’absence.” (Christian Bobin, "La part manquante", 1989)

Glossaire

  • Robinet

    Le mot vient de Robin, un sobriquet que jadis, dans les récits moyenâgeux, on donnait au mouton. Chez Rabelais par exemple. On l’employa ensuite pour désigner la pièce - souvent décorée d’une tête stylisée de mouton ou de bélier - installée sur le tuyau d’écoulement d’une fontaine pour fermer, ouvrir ou régler son débit d’eau. L’expression "tenir le robinet" signifiait d’ailleurs : user d’une chose à sa volonté. On notera que pour parler du robinet la langue allemande utilise le mot ... "Hahn", le coq !


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