Une journée chez les Hainard
Souvent Robert élevait la voix : « Je voudrais bien que tu sois à ma place et tu verrais que ce n’est pas possible ! Je change de métier ». « Ne te fâche pas » lui disait-elle tout en continuant ses explications sur les tons et les valeurs.
Et il corrigeait. Car il avait l’humilité et la prudence de toujours soumettre ses tirages à son épouse même s’il n’était pas toujours d’accord avec ses jugements. Et c’est elle qui donnait le bon à tirer à chaque étape des gravures de Robert.

- (Photo Collection Fondation Hainard)
Tout au long de leur vie, ils se sont encouragés mutuellement : c’est l’osmose du couple où l’on s’enrichit par son complément. Ils s’étaient rencontrés à l’école des Arts Industriels, dans la classe du père de Robert, pour ne plus se quitter.
Peintre elle aussi, son art et sa personnalité ont sans doute été un peu relégués dans l’ombre par l’œuvre de Robert. Il l’admettait à regret : « La place que je laissais à Germaine dans notre vie de travail, elle ne l’a pas occupée ou pas avec une pression suffisante ». Ici travail et vie de famille ont toujours été mêlés autour de leur mode de vie original. L’après-midi, après la sieste, il n’était pas rare de voir arriver des visiteurs venus pour acheter une gravure. Ils s’asseyaient alors sur les chaises prestement débarrassées par Germaine et s’émerveillaient en passant d’une gravure à l’autre. Ils ne savaient laquelle choisir et s’exclamaient : « c’est tout un monde ! on a envie de tout avoir ! ». Puis ils se dirigeaient vers l’atelier de la presse où Robert était déjà reparti continuer son tirage. Il leur expliquait notamment son procédé de gravure.

- Germaine Hainard-Roten
Autoportrait, Bernex
Huile sur toile, 1967
Robert et Germaine accueillaient ceux qui venaient les voir avec cette simplicité et cette chaleureuse amabilité qui étaient la marque de leur personnalité. Elle n’eût pas laissé partir les amis sans les retenir pour une tasse de thé. Prendre un thé, avec le « gâteau aux pommes » qui en un rien de temps était déjà au four. Mais c’était surtout un prétexte pour se retrouver chaleureusement autour de la table de la cuisine, discuter ou écouter Robert racontant les circonstances de telle ou telle observation, non sans l’humour et le luxe de détails qui faisaient de lui un captivant conteur.
Michèle Martin



Autoportrait, Confignon
Gravure, 8 avril 1936
Les deux ateliers ...
Robert avait deux ateliers dans la maison : l’atelier-salon où il avait son établi et dont son ami Blanchet disait « qu’il était une sorte d’autel auquel aboutissaient plusieurs sentiers ». Pièce centrale de la maison, où les Hainard recevaient leurs visiteurs.
Et l’atelier de la presse, rendu exigu par des grands casiers aérés où séchaient les gravures, par des étagères de livres et par de nombreuses sculptures en bois, et où trônent la vieille presse anglaise en fonte, la table de travail attenante et le bureau de Robert.
Robert Hainard passait du travail manuel au travail intellectuel et vice versa, se posant à son bureau pour écrire un article polémique, une réponse amicale ou une pensée profonde. Ce qu’il n’a pas pu dire par la gravure ou la sculpture il l’a dit par écrit : « La nature, c’est essentiellement ce que l’homme n’a pas fait et qui vit selon ses propres lois et sa propre volonté ». Ou encore : « La nature, c’est l’autre : l’homme en a besoin pour se compléter, pour se dépasser, pour s’équilibrer, pour s’enrichir ». Ce qu’il a si bien illustré tout au long de sa vie.
M.M.