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6 décembre 2019.

L’exploitation hydroélectrique du Rhône, une histoire valaisanne méconnue

Échos du 13e Colloque "Mémoires du Rhône"

Quand on parle du "Rhône ressource" - ce qui était le thème principal du 13e Colloque "Mémoires du Rhône" le 6 décembre 2019 à Sion - on pense entre autres à son exploitation hydroélectrique. Mais, comme l’a souligné ce jour-là dans sa communication l’historienne Myriam Evéquoz-Dayen, alors que les grands barrages alpins ont fait l’objet de nombreuses recherches et de publications, c’est loin d’être le cas en ce qui concerne la mise en valeur de la force hydraulique du fleuve. D’où l’intérêt de se demander comment les Valaisans ont perçu cette ressource au fil du temps, de la fin du 19e siècle au début du 21e.

Il ne s’agit pas de l’histoire d’un long fleuve tranquille, note d’emblée Myriam Evéquoz-Dayen, puisqu’il a même été question au début du 20e s. de noyer trois villages de la vallée de Conches. Ce qui rappelle une citation de l’artiste Edmond Bille : "je connais des gens qui ne demanderaient qu’à faire un lac de tout le Valais pour pouvoir fabriquer quelques milliers de tonnes d’aluminium de plus, métal qu’on envoie en Allemagne où il sert à la belle besogne que nous savons" (Le Nouvelliste Valaisan, 15 janvier 1918).

Avant que le potentiel hydroélectrique du canton du Valais ne retienne l’intérêt des entrepreneurs pour des usages industriels, le pouvoir politique, dès le Moyen Âge et dans trois domaines en particulier, faisait valoir ses droits et prélevait une redevance pour l’exploitation des ressources du Rhône, à savoir : la pêche, le flottage du bois et l’extraction de graviers et autres matériaux. Par ailleurs le fleuve était peu utilisé pour sa force motrice contrairement à ses affluents que l’on dérivait vers les villages pour fournir de l’énergie aux moulins, forges, tanneries, etc.

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Construction du barrage sur le Rhône à La Souste (commune de Loèche) en 1909-1910
(© AIAG, Médiathèque Valais, Martigny / Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Le Rhône fournit 10% de l’électricité
produite en Valais

Les premiers droits d’eau sur le Rhône pour son exploitation hydroélectrique seront demandés au tournant des 19e et 20e s. dans deux zones qui présentent de fortes déclivités dues aux cônes alluviaux de torrents latéraux : à La Souste, pour subvenir aux besoins de l’industrie de l’aluminium dans la région de Sierre, et à Lavey dont la centrale alimente la Ville de Lausanne. Plus tard, dans les années 1940 et 1950, les usines construites sur le Rhône dans la Vallée de Conches, à Mörel puis à Ernen, vont fortement contribuer au développement de l’électrification du réseau ferroviaire suisse. Enfin, depuis 2018, une centrale souterraine produit de l’électricité grâce à un captage d’eaux du Rhône à Gletsch, non loin de son glacier. Aujourd’hui, l’énergie hydraulique provenant du Rhône représente environ 10% de l’électricité totale produite en Valais.

Il faut savoir, rappelle l’historienne, que le Valais commence à utiliser la force motrice du Rhône alors même que les droits sur ses eaux ne sont pas encore clairement établis entre le canton et les communes. Selon la loi valaisanne de 1898 sur les ressources hydrauliques, c’est le canton qui a compétence de les concéder, ce qui à ce moment-là n’est pas vraiment du goût des collectivités locales, en particulier de celles qui ont la charge financière d’endiguer le fleuve. C’est en 1933 seulement que le Rhône et la zone valaisanne du Lac Léman entrent officiellement dans le domaine public de l’État cantonal. Celui-ci, par contre, laisse aux communes et aux particuliers le droit d’utiliser leurs chutes d’eau et de distribuer de l’énergie électrique.

Mais au cours du 20e siècle, bien que l’État soit propriétaire du fleuve, les eaux du Rhône ne joueront qu’un rôle mineur dans l’approvisionnement électrique du canton. Il faut dire aussi que l’État cantonal n’a pas suffisamment de ressources financières pour investir dans ce domaine avant les années 1960 et que les installations au fil du Rhône appartiennent aux sociétés chargées de la mise en valeur de ses eaux.

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Le barrage de La Souste avec, au premier plan, le canal de dérivation vers l’usine hydroélectrique de Chippis
(photo aqueduc.info / Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

L’échec du projet Hydro-Rhône

À partir des années 1980, ce sont les aspects non plus institutionnels mais économiques et environnementaux qui vont polariser les débats autour de l’exploitation hydroélectrique du Rhône. L’État fonde la Société Hydro-Rhône avec pour ambition de mettre en valeur les dénivelés non utilisés du fleuve dans le Valais central et le Bas-Valais et d’y aménager pas moins de 10 barrages-usines dans le lit du fleuve, ce qui impliquerait pour chacun d’eux un rehaussement des digues en amont et un approfondissement du lit en aval de manière à garantir un volume d’eau et une hauteur de chute suffisants.

Une concession générale d’exploitation des eaux du fleuve est accordée à Hydro-Rhône sur le tronçon prévu, mais elle lui sera retirée quelques années plus tard. Entre temps 40 millions de francs auront été dépensés pour un projet qui finalement ne verra pas le jour et qui aura suscité de très nombreuses oppositions en particulier celles des communes riveraines, des milieux de l’agriculture et de la protection de la nature, lesquels mettaient le doigt notamment sur des enjeux liés à la sauvegarde des nappes phréatiques et des terres proches du fleuve. Mais si ce projet très controversé a capoté, c’est surtout parce que sa rentabilité n’a pas pu être établie et parce que ses coûts de production auraient été beaucoup trop élevés comparés à ceux du marché de l’électricité.

Du projet initial ne subsiste aujourd’hui que le projet d’un barrage au fil de l’eau dans le Chablais. On notera cependant un prototype d’hydrolienne fluviale, le premier en Suisse, actuellement à l’essai dans le canal de fuite de l’usine de Lavey. Il est certes sans commune mesure avec le mégaprojet précédent, mais les premiers résultats du test paraissent encourageants.

"Les résistances qui s’opposent à l’exploitation de la force hydraulique du Rhône illustrent les intérêts contradictoires de l’économie et de l’environnement, constate Myriam Evéquoz-Dayen. La sensibilité des riverains ainsi que les défenseurs des milieux concernés par les transformations qui touchent le lit du fleuve ont, dès les années 1890, suscité des réactions de suspicion et des oppositions juridiques dont le poids est devenu de plus en plus conséquent".

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Le barrage de l’usine de Lavey retient l’eau du Rhône à une hauteur de 8 mètres au-dessus de son lit originel
(photo aqueduc.info / Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Aujourd’hui le Valais a d’autres grandes ambitions pour son Rhône. Plutôt que de construire des barrages, il pense d’abord à sa sécurité et aux meilleurs moyens de se protéger contre les risques d’inondations. Il prône, selon les zones à sécuriser, soit l’abaissement du fond du fleuve avec renforcement des digues existantes, soit l’élargissement de son lit pour augmenter sa capacité d’écoulement et faire face à de possibles crues centennales, mais aussi pour lui redonner une part de la dynamique naturelle qu’il a perdue au fil du temps. La 3e correction du Rhône est une vaste entreprise qui durera de nombreuses années et qui bénéficie d’ores et déjà d’un énorme budget.

Bernard Weissbrodt




Infos complémentaires

Le Colloque "Mémoires du Rhône"

Tous les deux ans, l’association valaisanne "Mémoires du Rhône" organise un colloque dédié à des recherches scientifiques interdisciplinaires sur ce fleuve et sur son environnement naturel et humain. Lors de sa 13e édition organisée à Sion le 6 décembre 2019, elle a proposé une série de communications sous le titre "Le Rhône ressource". Voir le programme >

À quoi sert le Rhône ?

Derrière cette interrogation, soulevée dans ce 13e colloque par le géographe lyonnais Jean-Louis Michelot, s’inscrit toute la problématique des services et des bénéfices que les sociétés humaines peuvent retirer de la nature et des écosystèmes. Selon cet expert naturaliste, si l’on applique à l’hydrosystème du Rhône (français) la grille d’analyse proposée en 2005 sous l’égide des Nations Unies par les auteurs de l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire, on voit que le fleuve remplit 38 des 43 services écologiques répertoriés en France. Il s’agit principalement de services de production (électricité, eau, produits agricoles, …), de services de régulation (auto-épuration des eaux, apports d’eau et de sédiments à la Méditerranée, …) et de services culturels (loisirs, paysages, …). L’époque actuelle, observe également Jean-Louis Michelot, est marquée par un retour au fleuve et semble propice à ce que ses riverains renouent avec lui des liens plus intimes : "le fleuve peut nous aider à mieux percevoir notre connexion au monde, par l’omniprésence des flux, l’importance de la question du temps, ou la fusion entre nature et culture".

La 3e correction du Rhône

C’est le plus grand projet de protection contre les crues de Suisse : sur une longueur de 162 km, de la source du fleuve jusqu’au Léman, il vise à protéger plus de 12’400 hectares de terre et quelque 100’000 personnes et à empêcher des dégâts dus à des crues qui, en cas d’événement grave, pourraient se chiffrer à environ 10 milliards de francs. Lire sur aqueduc.info l’article : Un milliard de francs pour la poursuite de la correction du Rhône.

Glossaire

  • Débit résiduel

    Volume d’écoulement qui subsiste après un prélèvement dans un cours d’eau (par exemple pour des besoins d’irrigation ou de production d’énergie). Maintenir un minimum de débit et de profondeur d’eau en aval d’une installation est absolument indispensable pour préserver la qualité de l’eau, assurer la recharge des nappes souterraines, protéger la faune et la flore et offrir des possibilités de loisirs. En Suisse, le débit résiduel minimal à garantir dans les cours d’eau à débit permanents est défini par la législation fédérale.

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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