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15 octobre 2018.

En 1868, des inondations qui ont « changé la Suisse »

De part et d’autre des Alpes, en particulier dans les bassins (...)

De part et d’autre des Alpes, en particulier dans les bassins versants du Tessin et des Grisons, l’automne 1868 est calamiteux. Une accumulation d’épisodes extrêmement pluvieux provoque de terribles crues et inondations entraînant la mort d’une cinquantaine de personnes et d’immenses dégâts matériels. La solidarité nationale vient au secours des cantons les plus touchés et l’événement pousse l’État fédéral à se préoccuper des moyens de lutte contre ce genre de catastrophes. 150 ans plus tard, sous les auspices de l’Institut de géographie de l’Université de Berne, un groupe interdisciplinaire de chercheurs fait le point sur les causes et les conséquences de ces inondations ainsi que sur les leçons que la Suisse en a tirées et qui ont valeur pour l’avenir. [1]

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Plaque hydrométrique au port d’Ascona (TI) :
on y lit le niveau moyen du Lac Majeur (193.49 m),
son record de crue (200.23 m le 4 octobre 1868)
et celui d’étiage (191.99 m le 14 janvier 1922)
(cliquer pour agrandir / aqueduc.info)

Cette année-là, septembre avait été particulièrement humide, faisant déjà monter le niveau des lacs. Les deux épisodes de fortes précipitations survenus à la fin du mois puis durant les premiers jours d’octobre entraînèrent des inondations sur les deux versants du massif alpin. Les 1118 mm d’eau – soit plus de 1000 litres par mètre carré - tombés en une semaine au col du San Bernardino constituent un record de pluviométrie pour la Suisse. Au nord la vallée du Rhin et au sud celle du Tessin furent submergées par les eaux. Le 4 octobre 1868, le lac Majeur atteignit la cote de 200,23 mètres, soit son plus haut niveau jamais mesuré à Ascona (photo ci-contre).

Une première en termes de solidarité nationale

51 morts, plus de 18’000 blessés, c’est le bilan humain de la catastrophe recensé par une commission mandatée par le gouvernement suisse. Elle a estimé à 14 millions de francs de l’époque (c’est-à-dire l’équivalent d’environ un milliard de francs actuels) le montant des dégâts matériels causés à la fois par les crues et les nombreuses coulées de débris : le Tessin a été particulièrement touché, ainsi que les Grisons, mais aussi les cantons de Saint-Gall en aval du Rhin, d’Uri dans le bassin versant de la Reuss, et du Valais le long du Rhône.

De toute évidence, aucun de ces cinq cantons ne disposait alors des moyens financiers nécessaires aux secours et aux reconstructions. À l’époque, aucun dispositif constitutionnel ne prévoyait d’intervention fédérale dans ce genre de situations mais, jugeant que ces circonstances extraordinaires réclamaient des moyens exceptionnels, le Conseil fédéral lança dès le 12 octobre 1868 une campagne nationale d’aide aux victimes. Sous le slogan "Un pour tous, tous pour un", 3,6 millions de francs furent ainsi récoltés dans tout le pays ainsi que des dons en nature (dont 2560 tonnes de pommes de terre), ce qui représente l’une des plus grandes actions de solidarité nationale jamais menées dans l’histoire du pays.

Une prédisposition fondamentale aux inondations

Vu que les anniversaires d’événements extrêmes peuvent contribuer à la prévention et à la gestion des risques naturels, des chercheurs de l’Université de Berne ont choisi à leur manière, et dans une approche interdisciplinaire, de s’intéresser à ces crues exceptionnelles de 1868. Pendant deux ans, ils ont travaillé sur la simulation des situations météorologiques de cette époque et sur les modèles hydrologiques et hydrauliques permettant d’expliquer au mieux cet événement. Avec, comme arrière-pensée, l’idée de tirer quelques enseignements en matière de gestion des inondations, ce qui ne semble pas anodin compte tenu des impacts prévisibles des changements climatiques sur le régime des eaux.

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L’inondation de 1868 à Au (canton de St-Gall), non loin de l’embouchure du Rhin dans le Lac de Constance.
Aquarelle - Archives cantonales de St-Gall / extraite de l’étude Geographica Bernensia (cliquer pour agrandir)

L’événement de 1868 s’explique d’abord par la conjonction simultanée de plusieurs facteurs, à commencer par le soulèvement d’importantes masses d’air humides venues du sud et déversant de manière répétitive d’abondantes pluies sur des sols déjà saturés. Mais aussi, en ce qui concerne le Tessin, des versants montagneux très abrupts, une structure géologique qui ne permet pas la rétention d’eau, une couverture forestière beaucoup moins importante que celle d’aujourd’hui, etc. Bref il y avait alors dans cette région, selon les chercheurs, une sorte de prédisposition fondamentale aux inondations et cela joue un rôle crucial lorsqu’un bassin hydrographique doit réagir rapidement à de fortes précipitations.

1868, un tournant stratégique

Jusqu’au début du 19ème siècle, lit-on dans le document de l’Institut de géographie de l’Université de Berne, la protection contre les inondations qui pourtant survenaient fréquemment ne se faisait qu’à un niveau purement local. L’État fédéral ne commença à s’en préoccuper qu’au moment de la correction de la Linth et plus tard, dans les années 1860, lorsqu’il fut appelé à soutenir des "travaux d’intérêt fédéral" comme la correction des eaux du Jura, du Rhin et du Rhône. Mais, à l’époque, on ne s’intéressait qu’aux grands cours d’eau sans tenir compte de leurs affluents ni des zones de montagne où la déforestation allait bon train.

De ce point de vue, les inondations de 1868 marquent un tournant. Une révision constitutionnelle entérinera en 1897 le transfert à la Confédération de la compétence des travaux d’endiguement et de reboisement : non seulement la protection contre les inondations devient une tâche fédérale, mais l’approche des problèmes prend davantage en compte la globalité des bassins hydrographiques.

Les questions d’aménagement du territoire et de protection de l’environnement en général, et des eaux en particulier, ne feront leur apparition qu’au milieu du 20e siècle : en 1975 la lutte "contre l’action dommageable de l’eau" est inscrite dans la Constitution et en 1991 la nouvelle loi fédérale sur la protection définit un certain nombre de principes en matière de protection contre les crues.

Entre temps, en 1987, la Suisse avait connu de nouvelles inondations catastrophiques, suivies de plusieurs autres épisodes qui, au tournant du millénaire, montreront que "ce ne sont pas nécessairement les facteurs hydrologiques qui font d’un événement une catastrophe, mais souvent l’utilisation que l’homme fait des territoires". Dès lors les arguments et les initiatives vont se multiplier afin de donner davantage d’espace aux rivières et de privilégier une approche durable et intégrée des différents aspects de la protection et de la gestion des eaux ainsi que de la prévention contre les risques liés à cette ressource.

La morale de l’histoire, que l’on pourra tirer de cette recherche, c’est que l’on ferait bien de ne pas attendre les prochaines inondations même si celles-ci peuvent agir comme des incitations à la recherche de nouvelles options politiques. Il serait nettement préférable, loin de la pression des aléas catastrophiques, de développer "de nouvelles propositions de solutions à long terme". (bw)




Notes

[1Brönnimann,S et al. "1868 – das Hochwasser, das die Schweiz veränderte. Ursachen, Folgen und Lehren für die Zukunft." Geographica Bernensia, Geographisches Institut der Universität Bern. 2018. 52 pp. (en allemand et en italien) Voir >

Mots-clés

Mot d’eau

  • L’eau des Kennedy

    Celui qui pourra résoudre les problèmes de l’eau méritera deux Prix Nobel : un pour la paix et un pour la science. (John F. Kennedy) - Nous sommes témoins de quelque chose d’inédit : l’eau ne coule plus vers l’aval, elle coule vers l’argent. (Robert F. Kennedy)

Glossaire

  • La clepsydre

    C’est, comme le sablier, l’un des plus anciens instruments de mesure du temps qui passe. Il s’agissait le plus souvent d’un vase conique, percé d’un trou à sa base, laissant s’écouler l’eau goutte à goutte. Comme sa face interne comportait des graduations horaires, il suffisait d’observer le niveau de remplissage pour savoir combien d’heures s’étaient écoulées depuis le coucher du soleil.


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