AccueilRessourcesDans les livres

28 avril 2009.

L’eau des villes

GÉRALDINE PFLIEGER – En Suisse, l’eau a fait naître au fil du temps (...)

GÉRALDINE PFLIEGER – En Suisse, l’eau a fait naître au fil du temps des empires municipaux aux pouvoirs souvent méconnus.

Trop longtemps, lit-on dans les premières pages du livre, la gestion de l’eau est restée une affaire réservée à des élus et à des techniciens. Le citoyen a été passablement tenu à l’écart du réseau et n’a pas eu son compte d’information sur les questions que pose la distribution de ce bien essentiel, et sur des enjeux, voire des décisions, qui pourtant le concernent au premier chef. Dès lors, « il importe d’initier les habitants-usagers-citoyens aux mécanismes de la gestion urbaine dans ce domaine ». D’où, à propos des débats que suscitent précisément les politiques locales de l’eau en Suisse, ces quelques questions à Géraldine Pflieger, auteure de ce 56e volume de la collection “Le savoir suisse” et professeure assistante à l’Université de Lausanne.


aqueduc.info : En matière de gestion de la distribution de l’eau potable, peut-on parler d’un “modèle suisse” de même qu’on parle par exemple d’une école française de l’eau ?

Géraldine Pflieger : « Il vaudrait mieux parler d’un modèle rhénan ou d’Europe centrale, car ses racines ont des caractéristiques communes à la Suisse, à l’Allemagne et à l’Autriche. Il faut en chercher l’explication dans la structure politique liée au fédéralisme : historiquement les villes suisses, allemandes et autrichiennes ont bénéficié de grandes marges de manœuvre de la part de l’État central et des États fédéraux, en particulier aux plans technique, économique et comptable. C’est ce qui a permis de fonder un modèle de capitalisme urbain public qui contraste avec le modèle français.

La gestion publique repose sur une vision différente de la performance. Les services d’eau ne sont pas perçus comme des corvées obligatoires et coûteuses, mais au contraire comme des activités rentables. Les citoyens ont autant confiance dans la gestion publique que dans les moyens de la rendre performante économiquement et techniquement parlant. »

- Le sous-titre du livre parle d’ “empires municipaux”. La formule appelle quelques explications …

« C’est essentiellement sur la base des prestations en gaz, eau et électricité de leurs services industriels que ces villes se sont dotées d’une puissance économique et technologique qui contraste avec celle d’autres villes européennes. Le mot “empire” fait davantage écho à une dimension économique que politique : les villes ont progressivement utilisé leurs services industriels pour étendre leurs aires d’influence sur les communes périphériques, ce qui leur a permis de faire des économies d’échelle et d’en retirer des bénéfices. »

- Il est souvent question aujourd’hui de gestion de l’eau par bassins versants. Comment les villes peuvent-elles entrer dans un tel schéma alors que la grande majorité des territoires urbains ne correspondent pas ou ne sont pas vraiment intégrés à des unités hydrographiques ?

« Le modèle de bassin versant, tel qu’il est appliqué en France et qui est repris comme modèle par l’Europe, n’est pas forcément adapté à la Suisse. Le modèle d’une gestion unique et intégrée à l’échelle d’un bassin fonctionnel pose peut-être autant de problèmes qu’il n’en résout. Il repose en effet sur l’idée que le bassin versant serait le seul espace fonctionnel pertinent pour la gestion de l’eau.

Mais si l’on observe les pratiques urbaines de l’eau, de l’hydroélectricité ou du tourisme, on constate que ces usages transgressent les limites des bassins versants. C’est peut-être davantage à une gestion institutionnelle flexible de ces bassins qu’il faut penser et, de ce point de vue, la question reste entièrement posée en Suisse. Cette question fait d’ailleurs l’objet d’un nouveau programme national de recherche sur la gestion durable de l’eau (Ndlr : PNR 61). Son défi sera d’inventer une gestion de bassin adaptée à la fois au fédéralisme suisse et aux aspects multidimensionnels des différents usages de l’eau. La notion d’intégration ne peut s’appliquer aux villes que de façon ponctuelle et flexible. »

- Les débats, à l’avenir, vont de plus en plus porter en Suisse sur les marges de manœuvre des services de l’eau par rapport aux pouvoirs politiques. Mais comment concilier ce besoin d’autonomie avec le principe d’un contrôle démocratique inhérent à la gestion d’un bien commun tel que l’eau ?

« Le principe même de la gestion publique telle qu’on la conçoit en Suisse est de donner l’image d’un contrôle démocratique plus fort. Il ne s’agit pas de technocratiser les services et d’en faire des services autonomes exclus de ce contrôle démocratique. Ce n’est pas du tout l’enjeu du débat, bien au contraire. Le renforcement de l’autonomie de ces services concerne d’abord les stratégies et les financements.

Dans un contexte de baisse récurrente de la consommation d’eau qui fragilise financièrement les services, les pratiques de surtarification ou les ponctions parafiscales réalisées par certaines communes sur les excédents de leurs services deviennent de plus en plus problématiques et les élus devront prendre leurs responsabilités. Car un jour viendra peut-être où les citoyens n’accepteront plus les augmentations de prix et demanderont des comptes aux autorités communales. Le contrôle démocratique va réclamer plus de transparence qu’aujourd’hui. »

Propos recueillis par Bernard Weissbrodt


JPEG - 1.7 ko
photo © UNIL

Géraldine Pflieger est professeure assistante à l’Institut d’Études Politiques et Internationales de l’Université de Lausanne (UNIL), spécialisée dans les politiques publiques urbaines et les instances de régulation, domaines où elle a mené des recherches et enseigné dans divers pays : France, Californie, Chili et Suisse.




Infos complémentaires


Géraldine Pflieger
L’EAU DES VILLES
Aux sources
des empires municipaux

Presses polytechniques et universitaires romandes
« Le savoir suisse », N° 56
Lausanne, 2009, 120 pp.




Les différents chapitres :

- Les villes vues dans un flux d’eau
- Brève histoire de l’eau dans les villes suisses
- Les services publics ou le jeu du pouvoir entre canton, ville et communes voisines
- Eaux urbaines et eaux rurales : deux mondes rivaux ?
- Le prix de l’eau
- Régionalisation de la gestion de l’eau, oui ! Privatisation, non !
- Les quatre défis de la gestion urbaine de l’eau

Mots-clés

Glossaire

  • Ablution

    Dans le vocabulaire des religions, l’ablution est un rite de purification du corps, par immersion totale ou par aspersion, pratiqué individuellement ou collectivement dans des situations particulières, notamment après un contact avec des choses jugées impures ou avant un acte religieux comme la prière. Fréquente dans le judaïsme et l’Islam, mais aussi dans le bouddhisme, l’hindouisme et le shintoïsme, l’ablution rituelle a pratiquement disparu de la liturgie chrétienne.

Mot d’eau

  • Longer les fleuves

    « J’aimais les chemins en bordure des fleuves. Aller avec le courant de leur eau et sentir leur respiration au gré de la marche. Les fleuves vivaient. Ils avaient fait les villes. Au cours des dizaines de milliers d’années, ils avaient usé les montagnes, transporté les terres, comblé les mers, puis fait pousser les arbres. Depuis le début des temps, les villes leur appartenaient, et sans doute ne cesseront-elles jamais de leur appartenir. » (Haruki Murakami, "La course au mouton sauvage", 1982)


Contact Lettre d'information