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DOSSIER - L’EAU ET LA FORÊT

Tourbières, ripisylves et mangroves

La Convention de Ramsar a adopté une large définition des zones humides englobant une grande diversité de sites qui va des marécages aux récifs coralliens en passant par les aménagements artificiels comme les rizières ou les marais salants. Avec Tobias Salathé, biologiste et conseiller principal pour l’Europe au secrétariat de la Convention de Ramsar, n’ont été retenus ici, à titre d’exemple, que trois types de zones humides parmi d’autres : les tourbières, les ripisylves et les mangroves.
20 janvier 2011

Les tourbières boisées, des puits efficaces de stockage de carbone

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Tourbière de Karkonosze
dans les montagnes Géantes
(Pologne/République tchèque)
(photo © Tobias Salathé)

La tourbe, c’est de la matière végétale à moitié décomposée. Chimiquement parlant, c’est du carbone. Avec beaucoup de pression et des millions d’années, ça donnera du charbon et du pétrole. Ici en Suisse, on connaît bien la tourbe de sphaignes, des mousses qui se développent dans les hauts-marais et dans des tourbières bombées, et qui dépendent uniquement des précipitations, car avec le temps elles se sont déconnectées de la nappe phréatique. On n’y trouve que quelques espèces qui ont réussi à s’y adapter, telles les fameuses plantes carnivores : faute de pouvoir se nourrir suffisamment à travers leurs racines, elles capturent des insectes et en retirent les protéines pour construire de la matière végétale. Cette tourbe a été longtemps utilisée comme combustible : on la séchait et on en faisait des briquettes.

Il existe des tourbes moins connues de laiches (carex), de graminées ou de roseaux. Les végétaux de ces bas-marais ou prairies humides étaient souvent utilisés comme litières par les agriculteurs. C’était le cas pour une grande partie du marais de Rothenthurm (commune du canton suisse de Schwytz qui a donné son nom à une initiative populaire votée en 1987 pour la protection des marais). Protéger ces bas-marais, comme dans la Grande Cariçaie au sud-est du Lac de Neuchâtel, nécessite beaucoup de soins et de travail pour éviter l’embroussaillement et que le site ne se transforme en forêt.

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Exploitation de tourbe,
Connemara (Irlande)
(© JYF - Fotolia.com)

La tourbe, c’est un peu comme du pétrole : on l’exploite plus rapidement qu’elle ne peut se renouveler. Il faut plusieurs décennies pour faire une couche de tourbe d’un centimètre d’épaisseur. Il existe encore des exploitations industrielles notamment au Canada, en Russie, en Irlande, en Biélorussie et en Pologne. Cette tourbe sert le plus souvent dans l’horticulture ou comme combustible. Mais elle rend la plus haute valeur ajoutée dans la fabrication de produits cosmétiques ou pharmaceutiques. Ce substrat pour l’horticulture est cependant très peu renouvelable et pourrait être remplacé par du compost qui, lui, se recycle en quelques années.

Le grand défi actuel avec les tourbières, c’est de les garder intactes car elles constituent des puits de carbone irremplaçables. Dans la problématique du réchauffement planétaire, elles représentent donc un atout extrêmement important. Beaucoup de forêts boréales reposent sur des sols tourbeux, et donc humides. Si on les détruit, on libère de grosses quantités de carbone dans l’atmosphère mais on modifie aussi le cycle hydrologique.

L’été dernier en Russie, on a vu les conséquences d’une mauvaise gestion de ces tourbières. Quand elles sont excessivement drainées pour faciliter la culture de céréales, le sol s’assèche, les nappes phréatiques s’abaissent, et en période de sécheresse, les incendies se multiplient sans qu’on ne puisse les éteindre : la tourbe se consume sous la terre et la seule solution pour stopper cette combustion serait de provoquer une inondation.

Voyez aussi ce qui se passe en Indonésie : on draine les tourbières pour faire des gains rapides avec des plantations de palmiers à huile. Cela fonctionne quelques années, mais ensuite le système s’effondre. Ce modèle d’exploitation n’est pas durable et de plus très destructeur. On commence à en prendre la mesure, mais en bien des endroits le mal est fait.

Les ripisylves, très utiles à la gestion des crues

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Ripisylves dans le delta
du Danube en Roumanie
(photo © Tobias Salathé)

On a, en Suisse et en Europe, perdu un grand nombre de ces zones boisées implantées sur les rives des cours d’eau et qui, avant tout, jouent un rôle de protection des berges. On y trouve une succession de plantes aquatiques, de roselières, de saules et de forêts de bois dur. Dans les Alpes, le long de l’Inn ou du Rhin, on a des épicéas, des sapins et d’autres espèces ; ailleurs, sur le Plateau, des saules et des peupliers. Les forestiers estiment souvent qu’elles n’offrent pas beaucoup d’intérêt du point de vue de la production de bois et qu’elles prennent trop de place. Donc, on finit par les délaisser.

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Bolle di Magadino
©swiss-image.ch/R.Gerth

Mais comme il y a des risques d’inondations et de dégâts potentiels importants, on s’est mis à construire des digues alors que les forêts riveraines servent précisément de protection contre les crues : elles freinent la force mécanique destructive du courant, bloquent le bois mort charrié et retiennent quelque temps les eaux qui sont sorties du lit de la rivière. On a perdu tout cela sur la plupart des grands cours d’eau suisses. Mais peu à peu on recommence à réaménager des ripisylves à l’exemple de ce qui s’est fait dans le delta du Tessin dans la plaine de Magadino, aux abords du Lac Majeur : la gravière qui s’y trouvait a dû cesser son exploitation et la rivière a pu retrouver un peu de l’espace nécessaire à la redynamisation de la zone. Aujourd’hui, les Bolle di Magadino représentent l’une des zones humides les plus remarquables de Suisse. Ils sont inscrits sur la liste Ramsar depuis 1982.

Les mangroves fortement menacées, mais pas sans espoir de réhabilitation

Les mangroves, bien connues pour leurs forêts de palétuviers, se développent le long des littoraux tropicaux, dans des zones aquatiques plus ou moins saumâtres fortement dépendantes de l’amplitude et du rythme des marées. Ce sont de véritables viviers de poissons, crevettes, crabes et autres coquillages qui sont à la base de l’économie de nombreuses sociétés villageoises ou locales d’Afrique, d’Asie du sud-est ou des Caraïbes. Ces forêts humides fournissent également du bois de chauffage pour la cuisine.

Ces mangroves ont été fortement menacées notamment par l’installation de bassins d’élevage de crevettes destinées à l’approvisionnement du marché des surgelés. Mais on s’est rendu compte que cette pratique n’était pas durable et que ces bassins étaient souvent abandonnés après quelques années.

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Replantation de palétuviers
dans une mangrove
du littoral de Bangkok
(photo © Tobias Salathé)

On a donc aujourd’hui plutôt tendance à replanter la mangrove avec de jeunes palétuviers. Lorsque le cycle hydrologique fonctionne encore plus ou moins normalement, que l’eau y est de bonne qualité avec une salinité adéquate, que le cycle des flux maritimes est régulier, que les inondations ne sont pas trop fortes et que les périodes sèches pas trop longues, il est relativement facile de restaurer une mangrove grâce aux rejets des palétuviers qu’il suffit de cueillir et de replanter : au bout d’une vingtaine d’années, on a des arbres adultes.

Pour jouer son rôle, la mangrove, qui est très intimement liée au cycle hydrologique local de l’eau douce et de l’eau saumâtre, doit être à découvert à marée basse puis à nouveau inondée à marée haute. Mais ces flux maritimes sont parfois interrompus de manière très banale quand, par exemple, on construit une digue sur le littoral.

Il ne faut pas oublier non plus que la mangrove joue un rôle de protection du littoral. Après le tsunami catastrophique de 2004, on a compris que là où il y avait de la mangrove les dégâts étaient beaucoup moins importants comparés à ceux subis là où la mangrove avait fait place à des plages touristiques ou a des constructions. Autrement dit, il faut réinstaller des mangroves là où elles ont disparu, stabiliser les littoraux et rétablir les équilibres naturels. Ce sont des écosystèmes d’une très grande valeur.

Explications de Tobias Salathé
recueillies par Bernard Weissbrodt

- - Lire aussi La forêt à l’enseigne de la Journée mondiale des zones humides
et voir l’album photo de Tobias Salathé

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Forêt des Lange Erlen à Bâle
© Séb.Closs/Fotolia.com

:: Le bon exemple
de la ville de Bâle
qui réalimente
artificiellement
son aquifère

À propos du rôle que peuvent jouer les ripisylves, Tobias Salathé rappelle l’exemple de la ville de Bâle : de l’eau est pompée dans le Rhin qui, à cet endroit, n’est pas spécialement reconnu pour sa propreté. Elle sert ensuite à inonder une forêt d’aulnes et de peupliers, dans des polders spécialement aménagés, puis elle percole peu à peu dans le sous-sol sableux et de gravier qui la nettoie naturellement grâce aux granulats et aux micro-organismes qui le composent. Après quoi cette eau est extraite de la nappe phréatique forestière et redistribuée dans le réseau d’eau potable de la ville avec un minimum de traitement. Le modèle, probablement unique en Europe, fonctionne depuis une soixantaine d’années. C’est beaucoup moins coûteux de procéder de cette manière que de recourir à des procédés techniques de purification. Et ce système apporte une valeur ajoutée : cette ripisylve est aussi un lieu de détente (Lange Erlen) apprécié par les gens de la ville.

- Voir la page Vom Rohwasser zum Trinkwasser sur le site des Services industriels de Bâle (IWB)
- Sur le même sujet, on consultera aussi avec intérêt l’article Le sol forestier : un filtre idéal sur le site foretinfo.net

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