AccueilInfosArrêts sur infos

10 mai 2021.

Quel avenir pour
les consortages ?

EXPO AU MUSÉE VALAISAN DES BISSES

Les consortages font partie du patrimoine et des traditions vivantes du Valais. Il faut remonter très loin dans le passé pour expliquer l’origine de ces associations dédiées à la gouvernance locale de biens communautaires. Mais, s’agissant des consortages de bisses, ces systèmes ancestraux d’irrigation de montagne, cette façon de gérer collectivement une ressource aussi indispensable que l’eau est toujours d’actualité, quand bien même elle ne cesse d’évoluer au fil du temps. Le Musée valaisan des bisses, à Botyre (Commune d’Ayent) propose, jusqu’à la fin de l’an prochain, une exposition temporaire sur cet univers à la fois idéalisé et mal connu. La démarche du Musée n’a pourtant rien de nostalgique. Au-delà de l’évocation des rituels d’antan, il aborde les réalités d’un monde aujourd’hui en pleine mutation et pose une question incontournable : le modèle des consortages a-t-il un avenir ? [1]

JPEG - 290.4 ko
Travaux sur le Bisse de Savièse entre 1930 et 1935
(© Charles Paris, Médiathèque Valais – Martigny)
Cliquer sur les images pour les agrandir

En Valais, l’apparition des premiers consortages date vraisemblablement du Haut Moyen Âge. Ils sont nés de la nécessité d’associer tous les membres des collectivités rurales à la gestion de biens communs aussi essentiels que l’eau, les forêts ou les pâturages d’altitude. Les membres de ces associations - les « consorts », propriétaires et/ou usagers – avaient des devoirs et des droits. Dans le domaine de l’approvisionnement en eau, ils devaient contribuer physiquement et financièrement à l’entretien et au bon fonctionnement des bisses. En contrepartie, ils avaient le droit d’irriguer leurs terres au prorata de leurs superficies et selon un système basé sur des rythmes périodiques précis : chaque famille devait attendre son tour pour bénéficier de la ressource commune pendant un laps de temps déterminé. Cette manière de faire a traversé les siècles même si les consortages se sont quelque peu diversifiés au gré des régions, des époques et des besoins des communautés qui trouvaient là un moyen d’assurer leur cohésion économique et sociale.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

«Avant ça fonctionnait par tour, mais depuis les années 1970, avec le système d’irrigation par aspersion, il n’y a aucun contrôle sur la quantité d’eau prise par les consorts. Un droit d’eau, c’est une action et on n’a pas le droit de dessaisir les gens d’une action. C’est archaïque comme fonctionnement, mais ça fonctionne. Cela fait des années qu’on essaie de chercher une autre solution mais on n’en a pas.» (Jean-Charles Bornet, conseiller communal, secrétaire du consortage du Bisse Vieux de Nendaz)

JPEG - 226.5 ko
Registres en bois (XIXe siècle) des droits d’eau du Bitailla, l’un des plus anciens bisses valaisans
qui irrigue les communes d’Arbaz et d’Ayent. Ces bâtons du garde du bisse portaient des marques
de familles membres du consortage : propriétaires et ayant-droits, organisation du travail
et responsabilités, droits d’eau (en quantité et en durée d’irrigation). (© Musée valaisan des Bisses)

Depuis quelques décennies, le secteur agricole a certes perdu de l’importance en Valais, mais les bisses et les consortages continuent de jouer les premiers rôles dans la distribution de l’eau agricole : 80% des surfaces irriguées du canton le sont grâce à ce système ancestral. Dans bien des cas, il y a encore et toujours des gardiens du bisse pour surveiller le bon écoulement de l’eau et sa répartition. Souvent l’eau n’est pas seulement distribuée aux consorts, mais à l’ensemble des usagers d’un territoire.

Au fil du temps l’émergence d’autres acteurs et d’autres usages de l’eau a elle aussi modifié peu à peu la donne, à commencer par la construction des grands barrages qui, dans les années 1950-60, a contraint les consortages à repenser le partage des droits d’eau à l’échelle d’un bassin versant. Cette problématique va sans doute retrouver ces prochaines années une nouvelle actualité lorsque nombre de concessions d’installations hydroélectriques arriveront à échéance et seront renouvelées.

Le secteur touristique est lui aussi devenu un acteur de premier ordre depuis que les randonneurs ont compris que les itinéraires pédestres tracés le long des bisses leur permettaient de pratiquer leur loisir favori à leur rythme dans un espace naturel propice à la biodiversité. S’il incombe aux consorts d’entretenir les canaux, c’est à l’administration locale qu’il revient de veiller au bon état des sentiers. Les consortages et les communes se doivent alors d’agir de concert pour garantir la sécurité des promeneurs autant que celle des écoulements d’eau.

«Les modes de gestion ont évolué tout au long du 20e siècle : on a des cas de figure très différents. Il y a des endroits où les consortages sont très dynamiques, les corvées et les tours d’eau continuent d’avoir un sens et une influence sur le comportement des usagers ; en d’autres endroits, ce sont les communes politiques qui ont repris ce rôle». (Rémi Schweizer, expert en administration publique et durabilité)

Des questions et une chance à saisir ?

JPEG - 268 ko
Répartiteur dans le vignoble sur le bisse de Sillonin.
L’une des tâches des consortages est de veiller au
partage équitable de l’eau d’irrigation (aqueduc.info)

La première inquiétude, dans cette région qui est l’une des plus ensoleillées du pays, est d’ordre hydrologique. Car chacun sait que l’eau des bisses vient de glaciers qui fondent à vue d’œil et de stocks de neige hivernale qui diminuent fortement en haute montagne alors que sur les coteaux les épisodes de sécheresses sont de plus en plus fréquents. Au point qu’en l’une ou l’autre période de canicule, on a pu voir certaines communes réintroduire des tours d’eau. Les changements climatiques sont visibles et mesurables et il ne fait aucun doute qu’ils auront un impact sur le débit des sources, des ruisseaux et donc également des bisses, sans parler des événements extrêmes qui, tels les gros orages, les crues et les glissements de terrain, représenteront de nouveaux dangers pour les canalisations comme pour leurs riverains.

Une deuxième interrogation porte sur les modèles de gouvernance. D’un côté, les modes de gestion communautaire, du type consortage, ont l’avantage d’impliquer concrètement les usagers qui, lorsqu’ils participent directement aux décisions et à leur mise en œuvre sur le terrain, sont à même d’apporter des solutions qui répondent véritablement à leurs besoins. D’un autre côté, on voit bien que les coûts d’entretien des infrastructures sont de plus en plus élevés et que les usagers économiquement intéressés par le maintien des canaux d’irrigation sont de moins en moins nombreux. Comme ce sont les instances communales et cantonales qui détiennent les clés en matière d’aménagement du territoire et de subventionnements de travaux d’intérêt public, la marge de manœuvre des consortages se réduit.

JPEG - 146.3 ko
Levée des eaux sur le Torrent-Neuf à Savièse. Peinture murale de Fernand Luyet
sur la façade de la Chapelle de Sainte-Marguerite à la sortie du bisse (aqueduc.info)

«La question de la ressource dans le futur, c’est de savoir si l’eau est un bien commun, accessible à tout le monde, sans excès de prix. Et de savoir qui gère la ressource et qui la répartit, et comment on fait respecter une sorte de règlement autour de l’eau. Ça peut être l’État qui met un règlement. Mais la question qui se pose avec les consortages, c’est : est-ce que ce ne sont pas les usagers de la ressource qui sont les mieux placés pour la gérer, pour l’entretenir et pour résoudre les conflits?» (Gaëtan Morard, directeur du Musée valaisan des bisses)

Puisqu’ils doivent désormais composer, à l’échelle de leur bassin versant, avec des acteurs de plus en plus nombreux dans des secteurs aussi variés que l’approvisionnement en eau potable, l’élevage et l’agriculture, la production d’énergie électrique, l’hôtellerie, les loisirs, la protection de l’environnement, etc., on pourrait en déduire que demain les consortages seront inévitablement confrontés à de fortes turbulences. Mais on peut aussi faire le raisonnement inverse et se dire que l’obligation d’envisager toutes sortes de nouveaux partenariats est peut-être un atout, et en tout cas une chance à saisir.

JPEG - 114.6 ko

Car de tous temps, les consortages ont défendu des valeurs qui ont pour nom la solidarité communautaire, la protection des ressources à tout prix, l’ingéniosité face aux risques, et tant d’autres savoir-faire et savoir-vivre-ensemble qui, aujourd’hui plus que jamais, sont absolument indispensables à toute société qui entend gérer efficacement ses ressources naturelles menacées par le gaspillage et la pollution autant que par les changements climatiques.

L’ambition (et le mérite) d’une exposition comme celle que propose le Musée valaisan des bisses est précisément de rappeler à ses visiteurs que les bisses ne sont pas seulement une technique ancestrale, parfois audacieuse, d’approvisionnement en eau d’irrigation, mais aussi une organisation sociale capable de prendre soin des biens communs les plus précieux de la collectivité pour qu’elle en fasse le meilleur usage possible. Durablement.

Bernard Weissbrodt




Notes

[1« CONSORTAGES – Ensemble, quel avenir pour notre passé ? », Exposition temporaire, du 24 avril 2020 au 5 novembre 2022, au Musée valaisan des Bisses, Botyre (Ayent). Site web : www.musee-des-bisses.ch.
   L’essentiel des informations de cet article est tiré du guide de l’exposition, les citations sont extraites des témoignages vidéo qui l’accompagnent (voir le détail ci-dessous).

Infos complémentaires

Témoins (vidéos)

Sur le site vimeo.com, le Musée valaisan des Bisses propose toute une série de vidéos abordant différents aspects de l’histoire et de l’actualité des consortages. On y trouvera les témoignages de :
- Jean-Charles Bornet, conseiller communal,
secrétaire du consortage du Bisse Vieux de Nendaz
- Jacky Bourban, président de l’association du Bisse de Saxon et garde du bisse
- Alain Dubois, archiviste cantonal du Valais
- Eric Kamerzin, président du consortage du grand bisse de Lens
- Gaëtan Morard, directeur du Musée valaisan des bisses,
co-président de l’Association valaisanne des bisses
- Denis Reynard, historien et archiviste à l’État du Valais
- Theo Schmid, président de la commune d’Ausserberg,
co-président de l’Association valaisanne des bisses
- Rémi Schweizer, expert en administration publique et durabilité.

Mots-clés

Glossaire

  • Ablution

    Dans le vocabulaire des religions, l’ablution est un rite de purification du corps, par immersion totale ou par aspersion, pratiqué individuellement ou collectivement dans des situations particulières, notamment après un contact avec des choses jugées impures ou avant un acte religieux comme la prière. Fréquente dans le judaïsme et l’Islam, mais aussi dans le bouddhisme, l’hindouisme et le shintoïsme, l’ablution rituelle a pratiquement disparu de la liturgie chrétienne.

Mot d’eau

  • Longer les fleuves

    « J’aimais les chemins en bordure des fleuves. Aller avec le courant de leur eau et sentir leur respiration au gré de la marche. Les fleuves vivaient. Ils avaient fait les villes. Au cours des dizaines de milliers d’années, ils avaient usé les montagnes, transporté les terres, comblé les mers, puis fait pousser les arbres. Depuis le début des temps, les villes leur appartenaient, et sans doute ne cesseront-elles jamais de leur appartenir. » (Haruki Murakami, "La course au mouton sauvage", 1982)


Contact Lettre d'information