Pourquoi les plus pauvres paient-ils l’eau au prix fort ?
Le dernier Rapport mondial sur le développement mondial met le doigt sur une flagrante situation d’injustice, à savoir que les prestataires de services publics, bien trop souvent, fournissent une eau bon marché aux familles à hauts revenus et un service de piètre qualité – voire aucun service du tout – aux populations pauvres.
Il y a certes une inégalité de départ : les ménages pauvres, parce qu’ils n’en ont pas les moyens financiers, ou plus simplement encore parce qu’ils vivent en dehors des réseaux de distribution, ont peu de chance d’avoir accès à une source d’eau potable. Le revers de la médaille est encore moins reluisant : des millions de gens parmi les plus pauvres paient leur eau à un prix parmi les plus hauts.
Pour en comprendre le pourquoi, il faut d’abord regarder où ces populations démunies vont chercher leur eau et comment les structures du marché leur rendent la vie extrêmement difficile. Tant il n’est pas simple pour elles, si l’on s’en tient aux normes minimales de qualité, de quantité et de proximité, d’avoir « au moins 20 litres par jour d’eau salubre provenant d’une source située à moins d’un kilomètre du domicile ».
De l’eau à sources multiples
Avoir accès à l’eau dans un pays pauvre n’a pas grand-chose à voir avec les robinets des habitations en pays riches où chaque immeuble est raccordé à un réseau de distribution géré par un prestataire de service.
Du point de vue de la qualité, raccordements privés, bornes-fontaines, pompes et puits protégés peuvent être considérés comme des accès à l’eau potable. Mais ce n’est pas le cas pour l’eau achetée à des revendeurs et à des camions-citernes, et encore moins pour l’eau puisée dans les cours d’eau et les puits non protégés.
Dans la réalité quotidienne, les usages de l’eau sont beaucoup plus variés – et dynamiques – que l’image simplifiée qu’on en a dans les pays du Nord. Des millions de familles doivent constamment modifier leur quête de l’eau pour répondre à leurs préoccupations immédiates (disponibilité, qualité, prix, etc.) si bien que la frontière entre eau potable et non potable a quelque chose d’un peu illusoire. On boit l’eau du robinet public, mais on puise l’eau des puits non protégés pour l’hygiène personnelle et la lessive.
De plus, il faut tenir compte des facteurs saisonniers : lorsque la pression est trop faible dans les fontaines ou que l’arrivée d’eau est trop irrégulière, il faut se tourner vers des sources de remplacement, y compris les cours d’eau, avec les conséquences faciles à imaginer quant aux risques de contamination et au nombre d’heures supplémentaires passées à s’approvisionner.

- Source : RDG 2006 (PNUD)
Le puzzle de l’offre
Si on regarde l’accès à l’eau du point de vue des distributeurs, les images se multiplient tout autant. Alors que les usagers des pays industrialisés s’approvisionnent généralement auprès d’un seul et unique prestataire de services, les familles pauvres des pays en développement se voient proposer « un éventail déconcertant » de vendeurs d’eau.
Faute de robinet privé, ce sont les bornes-fontaines qui représentent le point de contact privilégié, et le plus répandu, avec le réseau collectif de distribution. Ces points de distribution et de revente d’eau à un prix minimum sont souvent gérés par des comités de quartier, des associations locales ou des particuliers sous contrat avec le service municipal.
Ce n’est pourtant que la partie visible du système de distribution. Car, dans de nombreuses villes, ces bornes-fontaines ne sont de loin pas disponibles – ou en état de marche - dans tous les quartiers, surtout dans les zones plus éloignées. Et là où elles existent, l’approvisionnement peut être insuffisant, voire rationné en saison sèche.
L’eau marchandise

- © Green Belgium - Jeune porteur d’eau au Maroc
Les familles doivent alors s’adresser à des vendeurs d’eau. Certains en font le commerce dans des « kiosques » après l’avoir acquise auprès de propriétaires de camions-citernes qui ont accès, ailleurs, à des points d’eau du service collectif. D’autres s’en vont la vendre dans la rue en jerrycans ou bonbonnes, sur leurs vélos ou sur des charrettes attelées à des ânes. Ces revendeurs d’eau représentent un plus indéniable. Ils agrandissent en quelque sorte le réseau d’eau et proposent un service qui génère d’importants avantages pour les familles. Mais c’est un service qui a un prix (voir dans la colonne de droite), proportionnel à la distance qui les sépare du service collectif et au nombre d’intermédiaires entre le réseau et le consommateur final.
Autrement dit, et pour reprendre les termes mêmes du Rapport mondial sur le développement humain, « des millions de gens parmi les plus pauvres et les plus vulnérables au monde dépendent déjà de marchés qui traitent l’eau comme une marchandise et distordent les prix à leur détriment ». Pour bon nombre de ménages, le marché privé de l’eau est quoi qu’on en dise une réalité quotidienne. Qu’ils paient au prix fort et souvent pour un « produit » de piètre qualité. (bw)
Ces informations sont toutes extraites du Rapport mondial sur le développement humain 2006 (PNUD)
Lire aussi, sur ce même rapport :
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:: Le cercle vicieux du prix de l’eau des pauvres
(Source : Rapport mondial sur le développement humain 2006)