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28 août 2018.

Les glaciers aussi ont sué
sous la canicule

On croyait, à la fin de l’hiver, que les abondantes chutes de neige (...)

On croyait, à la fin de l’hiver, que les abondantes chutes de neige tombées sur les Alpes protégeraient les glaciers un peu plus efficacement que durant les étés précédents, en les mettant à l’abri du rayonnement solaire et de la chaleur estivale. C’était sans compter sur les rudes effets d’une nouvelle canicule : 2018 aura connu le troisième été le plus chaud depuis le début des mesures climatiques en 1864 et les glaciers en auront énormément souffert. Ce que la presse suisse n’a pas manqué de relever au fil des semaines.

Les métamorphoses de la Plaine Morte

Le reportage diffusé le 24 août par le téléjournal de la RTS permet de se faire une bonne idée du spectaculaire impact de l’été caniculaire sur le glacier de la Plaine Morte, au-dessus de la station valaisanne de Crans-Montana. À la fin de l’hiver, les climatologues estimaient que 4,5 mètres de neige cumulée l’avaient recouvert. "On aurait pu espérer qu’il soit longtemps protégé par cette neige", explique le nivologue Robert Bolognesi. Mais sous l’effet de températures hors normes, elle a fondu très vite et mis la glace à nu.

Le glacier se métamorphose, faisant apparaître des bédières et des moulins [1] : "Dès qu’il y a une petite faiblesse dans la glace, l’eau qui ruisselle s’infiltre et peut descendre très profondément, jusqu’à la base du glacier". Résultat : au cours des dernières années, le glacier de la Plaine Morte a ainsi perdu 15 à 20 mètres d’épaisseur.

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La plus grande partie du glacier de la Plaine Morte, sur les hauts de Crans-Montana, en Valais,
est située sur territoire bernois. La majorité de ses eaux s’écoule vers le nord et le bassin de l’Aar. (aqueduc.info)

Alerte dans l’Oberland bernois

Comme sur d’autres glaciers alpins, des lacs se sont formés sur celui de la Plaine Morte. Depuis quelques années, l’un d’eux – le Lac des Faverges - voit chaque été son volume augmenter régulièrement et rapidement jusqu’au moment où il se vide brusquement par un chenal formé naturellement sous le glacier. C’est un phénomène que les habitants de la Lenk, dans l’Oberland bernois, redoutent particulièrement car les eaux ainsi libérées transitent vers le nord par les sources de la Simme.

Le 27 juillet 2018, l’alarme a été donnée par les installations de surveillance, un restaurant et un camping ont été immédiatement évacués de façon préventive. En quelques heures, ce sont quelques 2 millions de mètres cubes d’eau qui se sont déversés dans la vallée et la station de mesures de la Lenk a enregistré un débit record de 94,5 m3 par seconde, causant pour plusieurs millions de francs de dégâts mais ne faisant fort heureusement aucune victime. Par comparaison, le débit moyen normal de la Simme à cet endroit durant les mois d’été est d’environ 5 à 6 m3 et le précédent record enregistré en 2014 était de 25 m3. Il n’est pas exclu que ce genre de risque s’accentue dans les années à venir.

Le réchauffement raye les petits glaciers de la carte

Est-ce à dire que dans quelques années la Suisse sera dépossédée de la plupart de ses glaciers ? "On peut dire avec quasi-certitude qu’il n’y que peu d’espoir de sauver les petits glaciers, comme celui du Pizol [dans le nord-est de la Suisse], estime Matthias Huss, glaciologue à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et à l’Université de Fribourg, dans une interview publiée le 17 août dans divers journaux du groupe de presse alémanique AZ Medien. "Les glaciers de haute altitude peuvent encore se stabiliser, mais pour les plus petits et ceux qui sont situés plus bas, le réchauffement climatique est déjà trop avancé. Nous avons un retard de plusieurs décennies."

Et d’expliquer qu’un glacier qui n’est pas recouvert d’au moins 60% de neige à la fin de l’été est à long terme condamné à disparaître. Sur les glaciers d’altitude, comme sur le glacier d’Aletsch, il y a encore suffisamment de neige en dépit des chaleurs estivales. Mais même là, elle a commencé à fondre plus tôt que les autres années, annulant les effets positifs de l’enneigement hivernal.

L’évolution des glaciers suisses intéresse aussi des auditoires étrangers. Ainsi, le 22 août, la Radio-Télévision belge francophone (RTBF) a diffusé un reportage sur la fonte du glacier d’Aletsch. Là aussi, sous l’influence de températures record, des torrents d’eau se sont formés durant l’été et à certains endroits on a pu constater que le glacier perdait chaque jour 10 cm d’épaisseur. "Il y a 30 ans, commente un habitant de la région, il neigeait en permanence ici. Même en plein été. S’il y avait des précipitations, c’était de la neige qui tombait. Maintenant, il pleut même à 3500 mètres".

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Évolution du glacier d’Aletsch dans les années 1850 (ligne rouge), 1973 (en vert) et 2010 (en bleu)
(Graphique : Swisstopo / GLAMOS / EPFZ)

Nouvel inventaire en vue sur l’état des glaciers

Jusqu’à présent et sur mandat de plusieurs offices fédéraux, le Réseau suisse de relevés glaciologiques (GLAMOS) surveillait les changements de masse d’une centaine de glaciers. Dès l’an prochain, un nouveau projet permettra aux chercheurs de suivre en temps réel l’évolution de quelque 1500 glaciers.

L’originalité de ce nouvel inventaire est qu’il ne se basera plus sur des données topographiques traditionnelles, qui n’affichent que des surfaces, ce qui est largement insuffisant pour l’analyse des évolutions glaciaires qui se mesurent en couches et en volumes. Selon les informations fournies durant l’été sur le site de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), il reposera sur un modèle de paysage numérique de grande précision, en trois dimensions, prenant en compte la stratification des glaciers.

Tous les 4 à 6 ans, Swisstopo, l’Office fédéral de la topographie, effectue un relevé de chaque mètre carré du territoire suisse et ses images en 3 D peuvent enregistrer des différences de hauteur avec une précision d’environ 50 centimètres. Les glaciologues auront dès lors à disposition des données régulièrement remises à jour, ce qui leur permettra de faire d’utiles comparaisons entre les relevés successifs et d’affiner leurs prévisions sur l’écoulement des eaux glaciaires.

Une initiative fédérale "pour les glaciers"

"Si nous ne parvenons pas à arrêter le réchauffement du climat, les générations futures connaitront des Alpes sans glace. Mettons la Suisse sur le cap du climat !" C’est le slogan lancé par une nouvelle association – l’Association suisse pour la protection du climat – qui s’est officiellement constituée le 25 août au pied du Steingletscher, près du col du Susten, l’un de ces glaciers alpins "en train de finir de fondre".

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En se rétrécissant, le Steingletscher a formé un lac, le Steinsee, à partir des années 1940.
(photo Wikipedia / Alace Telamonio - CC BY 2.0)

Cette nouvelle association annonce d’ores et déjà qu’au printemps prochain elle lancera la récolte de signatures en faveur d’une initiative fédérale réclamant l’inscription dans la Constitution de l’engagement de la Confédération et des cantons pour réduire à zéro les émissions de CO2 de la Suisse d’ici 2050 et limiter ainsi les risques et les dangers du changement climatique. Cette initiative est nécessaire, disent ses initiants, "car la politique suivie jusqu’ici n’est pas en accord avec les engagements de l’Accord de Paris et les exigences d’une politique climatique sérieuse".

Bernard Weissbrodt




Notes

[1Une bédière est un torrent d’eaux de fonte ou de pluie qui s’écoulent à la surface d’un glacier et qui au fil du temps finissent par creuser des moulins, sortes de gouffres qui eux-mêmes débouchent sur des réseaux de galeries à l’intérieur ou sous le glacier et jusqu’à sa partie frontale. C’est en quelque sorte un système hydrologique qui ressemble, à certains égards, à celui que l’on trouve dans des massifs karstiques où par érosion l’eau forme toutes sortes de cavités souterraines.

Mots-clés

Mot d’eau

  • L’eau des Kennedy

    Celui qui pourra résoudre les problèmes de l’eau méritera deux Prix Nobel : un pour la paix et un pour la science. (John F. Kennedy) - Nous sommes témoins de quelque chose d’inédit : l’eau ne coule plus vers l’aval, elle coule vers l’argent. (Robert F. Kennedy)

Glossaire

  • La clepsydre

    C’est, comme le sablier, l’un des plus anciens instruments de mesure du temps qui passe. Il s’agissait le plus souvent d’un vase conique, percé d’un trou à sa base, laissant s’écouler l’eau goutte à goutte. Comme sa face interne comportait des graduations horaires, il suffisait d’observer le niveau de remplissage pour savoir combien d’heures s’étaient écoulées depuis le coucher du soleil.


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