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24 juillet 2013.

Le temps des randos d’eaux

Quand revient l’été, l’amateur de randonnées ne manque pas d’idées ni (...)

Quand revient l’été, l’amateur de randonnées ne manque pas d’idées ni d’envies. Parmi les itinéraires qu’on lui propose ou qu’il s’invente, ceux qui le rapprochent de l’eau ont de plus en plus la cote. Tours de lacs, descentes ou remontées de fleuves et de rivières, pérégrinations au fil de canaux de plaine ou de montagne : le marcheur a l’embarras du choix.

Les randonnées en boucle, celles qui font par exemple le tour d’un lac ou d’un grand étang, sont les plus faciles à organiser. Quoique. À la lecture des "Voyages en zigzag" du célèbre pédagogue genevois Rodolphe Töpffer, on se demande, comment en 1841 il a pu emmener "en quatre journées" seulement une troupe de jeunes pensionnaires dans un tour du lac Léman dont les rives ne font pas moins de 200 kilomètres de long !

" Il s’agit ici d’un tout petit tour, d’un tour du lac, du lac de Genève, charmante et facile excursion que l’on faisait souvent autrefois, que l’on fait plus rarement aujourd’hui, à cause du bateau à vapeur. À quoi bon, en effet, suivre lentement le pourtour de ce frais bassin du Léman, quand en cinq heures de temps l’on peut en avoir franchi toute la longueur ? Ainsi raisonnent les gens d’affaires, les commis voyageurs : et ils ont raison ; car, pour eux, il leur importe d’arriver tôt et de revenir vite ; mais ainsi ne devraient pas raisonner les touristes, ni surtout les petits bourgeois, que l’on voit insensiblement échanger, contre l’inutile avantage d’une vitesse stérile, l’antique coutume de conduire leurs familles sous les ombrages d’Évian, aux rochers de Meillerie, et le long des promontoires de Saint-Gingolph." (1)

On recense officiellement en Suisse plus de 175 lacs de diverses tailles. De la Vallée de Joux vaudoise à la Haute-Engadine grisonne, de la Gruyère fribourgeoise au Greifensee zurichois, pour ne citer que quelques-uns des itinéraires lacustres les plus fréquentés, le randonneur qui ne veut pas se contenter d’allers-retours sur les rives (à supposer toutefois qu’elles ne soient pas inaccessibles sinon illégalement privatisées) trouvera donc de quoi satisfaire ses envies de découvertes en circuit. Sans oublier les innombrables petits miroirs d’altitude qui, à travers tout l’arc alpin, réclament quant à eux davantage de générosité physique et sont le plus souvent le but final d’excursions pédestres assez attractives.

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Coude du Rhône, près de Lagnieu (Ain, France) - aqueduc.info

On peut aussi envisager, le long des fleuves, rivières et autres cours d’eau, des randonnées linéaires de longue haleine, ce qui implique alors un équipement d’un autre genre et un état d’esprit proche de celui des grandes traversées, à moins de les parcourir par étapes réparties sur un laps de temps plus long. Aujourd’hui ces itinéraires au fil de l’eau ne se comptent plus : du Doubs au Tessin, de la Venoge à la Thur, les offices du tourisme ont trouvé là un créneau très intéressant, surtout depuis que le grand public a pris conscience des menaces qui pèsent sur les ressources hydriques de la planète.

Il y a une trentaine d’années déjà, la Fédération suisse de tourisme pédestre, rebaptisée entre temps "Suisse Rando", avait édité, mais en allemand seulement, un guide de route pédestre reliant le Lac de Constance au Lac Léman, de Rorschach à Montreux, remontant le Rhin jusqu’à sa source et descendant le Rhône depuis son glacier. Soit un périple de près de 500 kilomètres en 20 étapes.

Changeons de pays. Jean-Paul Kauffmann, journaliste français bien connu, a remonté les 525 kilomètres de la Marne de son confluent parisien avec la Seine jusqu’à sa source sur le plateau de Langres. Une façon, dit-il, de procéder à un inventaire de son pays natal. Car "seule la marche permet un rapport profond au temps, au silence, aux rencontres". Il vient de publier ce qui ressemble à un très sinueux carnet de rivière … et de riverains.

" La vie du promeneur fluvial ne connaît pas de haut ni de bas, elle suit la platitude moelleuse et l’uniformité du cours d’eau, sa pondération un peu ennuyeuse. Ce dispositif assure le pilotage automatique du marcheur. Le long de la berge, pas besoin de réfléchir, il suffit d’accompagner le flux. Pas de carte à consulter, pas d’inscriptions à déchiffrer, casse-tête de la randonnée. Cette déambulation quasi somnambulique est reposante, elle permet de s’absorber spacieusement dans ses pensées sans perdre de vue la rivière." (2)

Avant lui, un autre écrivain voyageur, Jean Rolin, avait arpenté la France des canaux. Vaste projet quand on sait que ce pays, le premier d’Europe quant à la dimension de son réseau de quelque 8’500 kilomètres de voies navigables. Sur les chemins de halage de diverses régions de l’Hexagone, entre écluses et ponts-canaux, entre spectacles étranges et moments de désenchantement, il déployait, non sans esprit critique, une manière d’initiation à une France d’alors (il y a plus de 30 ans) qui n’est peut-être pas si différente de celle d’aujourd’hui.

Gare à la monotonie ! Gare à ces paysages si paisibles "que l’on est presque gêné de s’y introduire", à ces routes liquides et rectilignes bordées d’arbres "aussi régulièrement plantés qu’au bord d’une nationale", à ces chemins qui ressemblent à une "peine de remplacement de la peine capitale" ! Pourtant, reconnaît-il, "le plus grand mérite de nos voies navigables, ou de la plupart d’entre elles, c’est de ne jamais se complaire trop longtemps dans le même décor".

" Ainsi, pour ce qui concerne le Nantes à Brest, à peine s’est-on habitué à ses fallacieuses allures de nationale qu’il se déploie largement, pousse des tentacules de droite et de gauche, encercle des îles, empruntant ses manières capricieuses au cours de l’Oust, en fait la rivière la moins pressée, la moins inhospitalière qui soit." (3)

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Reconstitution, ancien Bisse de Torrent-Neuf, Savièse (Valais) - aqueduc.info

La Suisse, pauvre en canaux de navigation, offre au randonneur, en contrepartie et en terres valaisannes, un remarquable réseau d’irrigation à haute valeur patrimoniale. Un nouveau "Chemin des bisses" – c’est le nom typique que l’on donne à ces systèmes montagnards - mène depuis peu à un Musée qui leur est entièrement consacré sur le versant ensoleillé de la vallée du Rhône. Un de plus, serait-on tenté de dire. Car cela fait déjà pas mal d’années que le Valais se préoccupe d’entretenir, voire de réhabiliter, et de valoriser cet exceptionnel héritage d’installations et de pratiques ancestrales. Mais, cette fois, le randonneur a de quoi donner un sens supplémentaire à son plaisir comme à son effort.

Dans ce canton pas tout à fait comme les autres, de nombreux bisses, ont d’ores et déjà été aménagés en sentiers de randonnée. En de maints endroits, ils se conjuguent encore avec des utilisations agricoles, pour l’arrosage des prairies et des vignes ou pour la sauvegarde des paysages. Marcher le long des bisses, à côté d’installations parfois spectaculaires réalisées jadis avec des moyens techniques rudimentaires et face à des panoramas de carte postale, est une manière de se faire une meilleure idée des difficiles conditions de vie et de travail des populations de montagne. Une épopée que Maurice Zermatten, l’un des chantres du terroir valaisan, résumait à sa manière :

" Va, Bisse, que mille et mille grelots froissent tes flots impatients ! Va, eau des hautes solitudes ! On t’attend. Les prés, les champs, les vignes, les jardins s’épuisent avant d’étancher, grâce à toi, la soif des herbes que le long été menace de famine. Va, Bisse, roule ton eau vers les terres nourricières ! Tu es le père des enfants pauvres, l’arroseur des prés et des champs menacés de sécheresse. Tu es la promesse du pain, du lait, du vin dans les maisons de montagne." (4)

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Sur les bords de la Saône, à Lyon (France) - aqueduc.info

Reste aussi la possibilité de marcher au bord de l’eau sans trop s’éloigner de son chez soi. Il faudrait alors parler des multiples possibilités de pérégrinations plus ou moins longues au cœur des villes construites au bord de lacs ou traversées par des fleuves. On pense à la rade de Genève, aux bords de l’Aar à Berne, aux berges du Rhône à Lyon, aux quais de la Garonne, bref, une liste que l’on pourrait poursuivre à l’infini, sous toutes latitudes et par toutes saisons. Malgré le béton et le bruit et quoi qu’on en dise, ce genre de balades au gré des eaux urbaines n’est pas forcément dénué de rêverie ni de poésie. Voyez Apollinaire et son Pont Mirabeau …

Bernard Weissbrodt


Notes
(1) Rodolphe Töpffer, "Voyages en zigzag, Le tour du lac en quatre journées", 1841 (réimpression des Éditions Slatkine)
(2) Jean-Paul Kauffmann, "Remonter la Marne", Fayard, 2013
(3) Jean Rolin, "Chemins d’eau", 1980, réédités en 2013, Éditions de la Table Ronde.
(4) Dans "Maurice Zermatten, L’âme et le cœur du Valais", Témoignages recueillis par Micha Grin, Éditions Pillet, 2000.



Infos complémentaires

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Passerelle sur la Reuss, au lieu-dit Pfaffensprung, du côté de Wassen, dans le canton d’Uri
(© swiss-image.ch/L.Degonda)


" La plus belle cascade que je vis
de mes jours "

"Non loin d’une montagne coupée qu’on appelle le Pas de l’Échelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l’endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. On a bordé le chemin d’un parapet, pour prévenir les malheurs : cela faisait que je pouvais contempler au fond, et gagner des vertiges tout à mon aise ; car ce qu’il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés est qu’ils me font tourner la tête ; et j’aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j’avançais le nez, et je restais là des heures entières, entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleue dont j’entendais le mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proie qui volaient de roche en roche, et de broussaille en broussaille, à cent toises au-dessous de moi (...)

Plus près de Chambéri, j’eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée que l’eau se détache net et tombe en arcade assez loin pour qu’on puisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé ; mais si l’on ne prend bien ses mesures, on y est aisément trompé, comme je le fus ; car, à cause de l’extrême hauteur, l’eau se divise et tombe en poussière ; et lorsqu’on approche un peu trop de ce nuage, sans s’apercevoir d’abord qu’on se mouille, à l’instant on est tout trempé."

(Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, IV, 1770)


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La Thielle, en amont d’Yverdon
aqueduc.info

" Plus déliée
semble la jambe ... "

" ... et plus erratique l’esprit lorsqu’on longe la rivière, l’étier ou le ruisseau. L’attraction est irrésistible et décuple la rêverie. Je suis encore aujourd’hui le premier à me laisser fluer. J’y trouve une démarche allègre, pacifiée jusqu’aux chevilles.

Le Canal de la Thielle entre Ependes et Yverdon, avec ses replats d’herbe et ses levées de terre, offre au marcheur des kilomètres de ligne droite avec, qualité majeure, rien qui ne distraie le regard. Une rangée de peupliers, un bouleau isolé ou une soue désaffectée seront les seules rencontres. L’imprévu amènera peut-être un vol de colverts.

Autre parcours : le Rhône valaisan entre Aigle et Le Bouveret, sur la digue de terre qui confine ses débordements. Plus haut que le fil du fleuve, dans le mitan des feuillus riverains, on ne voit ni l’eau ni le ciel ; on peut même fermer les yeux. Le sentier est rectiligne. Les deux barrières d’arbres et le chuintement de l’eau éloignent les bruits. Parfois le passage d’un milan (ou est-ce un héron ?) met un trait d’ombre, une biffure au fond de l’œil.

Y aller par temps d’hiver, c’est filer sous un ciel clos qui sera élargi à l’approche du lac signalé par un farfouillis sonore de mouettes.

Force m’est pourtant de dire qu’à l’instar topographique de ces longements, la marche devient adventice, pour ne pas dire parallèle, comme le chemin de halage pour les chevaux que nous sommes, convoyeurs de vie flottante."

(Pierre-Laurent Ellenberger, "Le marcheur illimité", Editions de l’Aire,1998)


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- "Randonnées au bord de l’eau" sur le site de Suisse Tourisme
- 14 propositions de "Randonnées au bord de l’eau" sur le site de Suisse Rando
- Alexandre Bardet, "En balade, au fil des lacs de Suisse romande", Éditions du Belvédère, Fleurier-Pontarlier, 2e édition, 1023
- Pierre Corajoud, "Étonnantes rivières vaudoises, à remonter à pied en 15 balades", 2001


- "Randonnées le long des bisses", brochure éditée par Valais Tourisme et disponible en document pdf sur le site valrando.ch
- Chemin du Musée des bisses
- "Bisses de légende" : guide édité par Johannes Gerber. Voir >

Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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