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30 avril 2009.

Le Léman, patrimoine en perpétuelle réinvention

CARINNE BERTOLA – Une exposition, et un livre, pour redonner du (...)

CARINNE BERTOLA – Une exposition, et un livre, pour redonner du sens à des objets aux apparences dérisoires.

“Le Léman a la saveur de la vie. Comme la tradition, il s’invente tous les jours” écrit Carinne Bertola, Conservatrice au Musée du Léman, à Nyon (Suisse). Parallèlement à l’exposition qu’elle vient d’inaugurer et qui sert de petit inventaire informel d’objets et de documents de collection, elle publie, sous le même titre “LémanManiac”, une sorte non de catalogue, mais de guide initiatique à la culture lémanique. Une manière comme une autre d’aider son lecteur à percevoir, dans le filigrane des objets de la vie quotidienne, ce qui finalement relie entre eux les riverains de ce lac pas tout à fait comme les autres et pour lequel ils témoignent parfois d’une passion sans bornes. Rencontre avec Carinne Bertola, qui explicite quelque peu certaines des affirmations lues noir sur blanc dans son livre.

-  Les objets exposés dans ce Musée ne peuvent se comprendre qu’à la lueur d’une autre culture, de nature plus immatérielle, qui se reflète dans l’état d’esprit si particulier au Léman …

« C’est vrai que ces objets ont quelque chose de très familier et sont donc assez touchants, mais aussi quelque peu dérisoires et souvent sans grande valeur, comme les petits verres à vin blanc vaudois. Un musée doit-il collectionner ce genre d’objets ? Ce n’est pas que je voulais les conserver, mais ils ont été offerts et pour ainsi dire légués au Musée, et il importait de les replacer au moins une fois dans leur contexte, dans un ensemble et pas seulement comme une suite d’objets séparés. L’idée de recréer un décor d’appartement pour un personnage totalement imaginaire, Monsieur LémanManiac, nous a permis de montrer comment ces objets prennent du sens.

Les gens du Léman sont très curieux de tempérament, ils s’intéressent à tous les aspects du lac et collectionnent toutes sortes d’objets et de livres qui s’y réfèrent. Ils sont aussi, par exemple, férus de régates de compétitions lacustres, y compris avec des canots de sauvetage des barques à voiles latines qui n’ont pas été taillées pour cela. Ils aiment se battre sur l’eau et les sociétés nautiques se livrent à des joutes homériques. Chaque génération a ses champions, des Jeux olympiques à la Coupe de l’America. »

-  Pour les géographes, le Léman, comparé à d’autres lacs, est un lac jeune. Mais il a pratiquement toujours été colonisé par les hommes. Si bien qu’il peut prétendre à une qualité assez rare : c’est un lac culturellement ancien …

« Ce lac n’est effectivement pas très vieux. Le lac Baïkal en Sibérie, le Biwa au Japon ou certains grands lacs africains ont plusieurs millions d’années, mais le Léman, qui s’est créé lors de la dernière glaciation, ne contient pas d’espèces fossiles endémiques comme ces lacs anciens. Par contre le Léman a été colonisé il y a près de 6’000 ans, c’est un lac qui a presque toujours connu l’homme et sur qui l’homme a eu pas mal d’influences. Peu de lacs au monde ont une si longue histoire humaine. »

-  Autant une culture matérielle doit rester figée pour garder son authenticité, autant une culture immatérielle doit s’imprégner d’influences diverses et évoluer pour rester vivace …

« Quand on restaure un bateau de la Compagnie générale de navigation sur le Lac Léman (ndlr : fondée en 1873, la CGN possède la plus grande flotte au monde, en capacité de passagers, de bateaux Belle Epoque), il importe de le modifier le moins possible. Pour le bateau amiral La Suisse, mis en service en 1910 et actuellement en rénovation, la CGN a fait des recherches pour remettre son salon en son état d’origine. Elle a retrouvé des moules qui permettent de reconstituer les lustres et, pour les sièges qui étaient recouverts de tapisseries d’Aubusson, des tissus très approchants, la moquette a été refaite à l’authentique. On est, là, dans la culture matérielle.

Mais pour ce qui est sans doute la manifestation la plus caractéristique de la culture immatérielle du Léman, c’est-à-dire la Fête des Vignerons (ndlr : grand spectacle populaire organisé une fois par génération à Vevey, au pied du vignoble de Lavaux désormais classé par l’Unesco au patrimoine mondial), il serait ridicule de la monter aujourd’hui en reprenant les chants de l’édition de 1905 ! Il est par contre important que chaque génération se réapproprie la thématique et que de nouveaux artistes recréent des œuvres autour de cette même trame.

Voilà ce qui différencie les cultures matérielles et immatérielles : l’une est plus dans la démonstration et la présentation, l’autre plus dans la performance et la prestation, ce qui est une manière de remettre les choses à jour et de faire participer le public. Les gens du cru se mettent eux-mêmes en scène et recomposent une grande fresque sociale sur des thèmes mythologiques. Avec le Léman justement, on a une vraie culture parce qu’on a ces deux composantes. »

-  Pour expliquer ce qu’est la culture lémanique à des personnes vivant au bord d’autres lacs ou expliquer ce monde aquatique à des terriens, il paraît intéressant d’identifier certains motifs caractéristiques de l’identité lémanique …

« Le touriste de passage ou le résident d’origine étrangère admire les paysages lémaniques parce qu’ils sont très diversifiés. Mais il s’intéresse aussi beaucoup à la culture et cette expo, comme le livre qui l’accompagne, tentent d’apporter une réponse à ce genre d’interrogations. On vient d’évoquer la navigation et la vigne, on pourrait parler aussi de la pêche et des pêcheurs. Quand on étudie l’histoire des produits et de leurs outils, on voit qu’ils ne cessent de se renouveler et de faire preuve d’innovation. Cela mérite d’être mis en valeur.

Mais le Léman, ce n’est pourtant pas seulement le filet de perche, spécialité culinaire très en vogue. Il y a évidemment la barque traditionnelle à voiles latines, mais il n’en reste plus que quatre. Il y a aussi les emblèmes solaires, car le soleil ici jouit d’une vénération assez particulière. On l’a baptisé Jean Rosset, ou l’appelle dian, lorsqu’il cogne fort : aller gober le dian, c’est-à-dire aller bronzer… »

-  Le lac Léman ne serait pas un paradis perdu, mais bien plutôt un paradis à inventer …

« Je craignais un peu que l’expo LémanManiac ne donne une image de nostalgie, car dans nos collections on a plutôt tendance à collectionner des objets du passé. Je ne regrette pas le temps passé, je me réjouis davantage des choses nouvelles qui vont être inventées. J’espère qu’on continuera de préserver le meilleur de cette culture sur les choses du passé, comme les bateaux à vapeur de la CGN, mais qu’on aura aussi peut-être un jour des bateaux solaires, de nouveaux sports nautiques, ou encore de nouvelles attitudes face à l’aménagement des rives auxquelles le grand public n’a que très peu accès.

J’aimerais vraiment montrer la modernité du Léman, mais ce n’est guère facile. Quand on a monté l’expo, on a cherché des objets modernes et on a couru les supermarchés pour pas grand-chose. Hormis les photographies. Il n’y a plus beaucoup d’artisanat local, les objets sportifs, même les bateaux, sont fabriqués ailleurs. On vit plutôt dans une production internationale.

Je crois pourtant que le Léman est une culture ouverte et partagée, et que les gens qui habitent ses rives s’apprécient et aiment à se retrouver. Et c’est sa richesse aussi que d’avoir gardé ses particularismes d’une rive à l’autre. Le lac, j’en suis sûre, nous réserve encore de belles surprises. »

Propos recueillis par Bernard Weissbrodt
Photos aqueduc.info


Carinne Bertola, sociologue et muséologue de formation, est conservatrice au Musée du Léman à Nyon depuis 1989. Elle a déjà rédigé différents catalogues d’expositions sur le Léman et participé à l’organisation de nombreuses manifestations liées à la valorisation du patrimoine de la région du Lac. Elle est aussi marraine de plusieurs bateaux.




Infos complémentaires

© Musée du Léman

-  LÉMAN MANIAC
par Corinne Bertola
Éditions Glénat-Suisse
17 cm x 20 cm, 182 pages




- Site internet
du Musée du Léman

- Présentation
de l’expo LÉMAN MANIAC
sur le site aqueduc.info




Modèle réduit du bateau Helvétie de la fin du 19e s., et trophées de régates


Cuillères pour
la pêche à la truite


Berceau en forme
de petite barque


Crème de poisson
d’eau douce
(produite dans les années 1980 mais vite abandonnée faute d’intérêt commercial)


Petits verres
à vin blanc vaudois


Affiche de la Fête des
Vignerons de 1955


Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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