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14 décembre 2021.

La chaîne du Jura
aura-t-elle encore
assez d’eau en 2050 ?

Dans les alpages vaudois du massif jurassien, comme dans (...)

Dans les alpages vaudois du massif jurassien, comme dans plusieurs régions des Préalpes suisses, on n’a pas oublié ces surprenantes images d’hélicoptères de l’armée engagés durant les étés de 2015 et 2018 pour apporter des tonnes d’eau à des milliers de bovins en estivage sur les hauts-pâturages. [1] Ces plans catastrophe avaient alors permis de résoudre une partie des problèmes dus à la sécheresse. Partiellement et provisoirement seulement. Car ce genre d’événement dont on dit qu’ils seront de plus en plus fréquents posent aussi des questions plus vastes quant à l’approvisionnement en eau des populations et à la sauvegarde des milieux aquatiques.

Quels impacts ces épisodes caniculaires ont-ils sur la gestion des ressources en eau des montagnes jurassiennes ? Comment les collectivités publiques locales peuvent-elles relever de tels défis ? Des études menées au sein de la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne ouvrent quelques utiles perspectives sur le genre de réponses qui pourraient être apportées à ces problématiques. [2]

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Chalet d’alpage de la Combe des Begnines (Arzier-Le Muids) à 1453m d’altitude (photo Emmanuel Reynard)
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Dans son mémoire de maîtrise en géographie, Alexis Cuenot s’est principalement penché sur l’évolution du climat jurassien depuis le début du 20e siècle et sur les impacts de deux sécheresses (2003 et 2018) sur deux communes française et suisse : Pontarlier dans le département du Doubs et Le Chenit dans la Vallée de Joux (Vaud). Lors de ces deux épisodes, note-t-il, les quantités d’eau présentes sur le massif ont dangereusement diminué, provoquant ici et là un assèchement total de cours d’eau et de lacs. Les deux communes ont alors été obligées d’intervenir pour maintenir une distribution d’eau en quantité et qualité suffisantes. Et les alpages, acteurs importants de l’agriculture locale, se sont retrouvés très vite à court d’eau.

Quelles leçons tirer des canicules ?

Alexis Cuenot note d’abord la nécessité de mettre en place une interconnexion des réseaux d’eau : « Auparavant, la gestion de l’eau potable au Chenit et à Pontarlier était réalisée à l’échelle communale. Chaque localité possédait son propre captage et point de stockage pour la consommation de ses habitants. Aujourd’hui, pour simplifier la gestion de l’eau, minimiser les coûts de fonctionnement, diversifier les ressources afin de réduire la vulnérabilité des villes en cas de pollution ou de pénurie d’eau en période de sécheresse, la distribution de l’eau se mutualise entre plusieurs communes. » C’est ainsi que depuis janvier 2020, une nouvelle association (ValRégiEaux) s’occupe de la distribution de l’eau dans toute La Vallée de Joux.

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Au chalet d’alpage de la Sèche des Amburnex
(propriété de la Ville de Lausanne sur le territoire du Chenit)
l’eau de pluie coule du toit vers deux citernes enterrées.
(photos aqueduc.info - août 2007)

Une autre priorité est de réduire la fragilité des alpages face aux changements climatiques. Nombre d’entre eux récupèrent l’eau de pluie et la stockent dans des citernes, mais la baisse des précipitations au printemps et en été comme ce fut le cas en 2003 et en 2018 fait qu’il est toujours plus difficile de disposer de réserves suffisantes sur le long terme. « Depuis 15 ans, près de la moitié des exploitants de chalets d’alpage ont réalisé des travaux pour améliorer leur approvisionnement en eau (…) Cela passe par la création de nouvelles citernes, la modernisation de leur système d’exploitation, ou encore le raccordement au réseau d’eau général. Cependant, tous les alpages ne peuvent pas bénéficier de cette alternative. »

Enfin, si les communes veulent à l’avenir réduire leur vulnérabilité face aux sécheresses, il leur faudra sans doute améliorer la recharge de leurs réserves souterraines, ce qui implique entre autres de limiter les volumes d’eaux qui finissent dans les réseaux d’assainissement et de désimperméabiliser les sols pour favoriser les infiltrations. Par ailleurs les communes devront probablement rénover leur réseau d’eau pour en diminuer les pertes et, le cas échéant, s’interroger sur la possibilité d’exploiter de nouvelles sources.

Défis territoriaux, bonne gouvernance
et collaborations

C’est à deux autres communes du Jura vaudois que se sont intéressés des étudiants en géographie de l’Université de Lausanne dans le cadre d’un enseignement dédié aux problématiques d’aménagement et de protection des montagnes [3]. Arzier-Le Muids et Bassins sont elles aussi particulièrement concernées par des questions de disponibilité et d’approvisionnement en eau, notamment dans leurs alpages. On est en région karstique, c’est-à-dire dans un milieu calcaire dans lequel les eaux pluviales et les eaux de fonte s’infiltrent très rapidement : de ce fait, les hauteurs de la chaîne sont quasiment privées d’eaux de surface. Ce qui se traduit souvent, au cœur de l’été, par un stress hydrique très marqué.

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Récupération des eaux de pluie depuis les toits
(Chalet d’alpage du Grand Molard, Le Chenit)

Pour stocker l’eau, lit-on dans le rapport de synthèse de ces étudiants en géographie, les communes ont adopté des stratégies différentes : du côté d’Arzier-Le Muids, on s’est surtout attelé à rénover les toits des chalets d’alpage pour récupérer l’eau de pluie alors qu’à Bassins on s’est plutôt préoccupé d’installer des systèmes solaires de pompage, en s’appuyant notamment sur l’énergie solaire. Si tout le monde ou presque s’accorde sur l’efficacité des citernes, étangs et autres retenues d’altitude, il n’y a toujours pas consensus quand on aborde les questions concernant les coûts, les impacts sur le paysage, ou la qualité de l’eau stockée et destinée à l’alimentation du bétail.

La synthèse de ce travail universitaire s’articule autour de questions transversales et de recommandations qui en découlent sous quatre points de vue :

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Citernes mobiles et vieilles baignoires font partie
du décor habituel des pâturages de la Chaîne du Jura

- l’échelle de gouvernance : pour prévenir les sécheresses et faire face aux situations de pénurie, la solidarité entre les collectivités publiques est primordiale ; elle pourrait par exemple se traduire par la création d’un syndicat intercommunal dédié à la gestion de l’eau ;
- la collaboration entre acteurs : « pour atteindre une ‘bonne’ gouvernance, il est aussi nécessaire d’associer une diversité d’acteurs aux discussions sur la gestion de l’eau et des sécheresses et sur la cohabitation entre différentes activités, et de coordonner les différents secteurs d’activités » ;
- les connaissances disponibles : une bonne gestion des ressources en eau implique de suivre au plus près l’évolution de l’offre (disponibilité en eau) et de la demande (les usages de l’eau), mais comme les données actuelles sont de ce point de vue insuffisantes dans les deux communes, une meilleure connaissance des dynamiques hydriques saisonnières passe par l’installation d’un système de mesures mensuelles des prélèvements et de la disponibilité en eau ;
- la sensibilisation et la communication : de ce point de vue, les enjeux étaient surtout abordés dans la partie du travail consacrée aux activités récréatives de plus en plus nombreuses dans la région ; mais on peut penser qu’une meilleure information sur les enjeux de la protection et de la gestion de l’eau dans les montagnes jurassiennes pourrait être inscrite dans le programme de sensibilisation du grand public sur les bonnes conduites à adopter dans les milieux naturels.

Bernard Weissbrodt



Notes

[2Silvia Flaminio, Marianne Milano, Emmanuel Reynard. « Les défis territoriaux de deux communes de moyenne montagne : Arzier-Le Muids et Bassins. Gestion de l’eau et activités récréatives. » Rapport de synthèse de travaux menés dans le cadre du Master de géographie de l’Université́ de Lausanne.
Alexis Cuenot. « Sécheresse sur le massif jurassien : quels impacts sur la gestion des ressources en eau ? ». Mémoire de Maîtrise universitaire ès sciences en géographie, Université de Lausanne, juin 2021.

[3Ce travail des étudiants en géographie de l’Université de Lausanne portait sur deux thèmes : d’une part, la gestion de l’eau et des sécheresses à l’heure des changements climatiques ; d’autre part, la conciliation des activités récréatives de plus en plus nombreuses dans cette région facilement accessible avec les exigences d’une exploitation durable des forêts et pâturages. Le présent article n’aborde pas directement cette seconde problématique.

Mots-clés

Mot d’eau

  • Mon pays natal ...

    “Je ne peux pas penser à mon enfance sans penser à l’eau. Mon pays natal c’est une patrie d’eaux. Celle des lacs, des torrents qui descendaient de la montagne, celle des rizières, celle terreuse des rivières de la plaine dans lesquelles on s’abritait pendant les orages.” (Marguerite Duras, “La vie matérielle”, 1987)

Glossaire

  • Sublimation

    Passage d’un corps solide à l’état gazeux sans passer par une phase liquide. En hiver et sous certaines conditions atmosphé-riques (par temps sec et froid par ex.), la glace et la neige peuvent ainsi se transformer lentement mais directement en vapeur d’eau sans avoir préalablement fondu. Le phénomène inverse, c’est-à-dire le passage direct de l’état gazeux à l’état solide (comme la transformation immédiate de la vapeur d’eau en glace sous forme de givre ou de cristaux) a pour noms : sublimation inverse, condensation solide ou déposition.


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