« L’eau jalouse » fait débat à la Radio romande
Dominique de Buman, conseiller national démocrate-chrétien fribourgeois
« Cette démarche (ndlr : d’exporter de l’eau en bouteille sur le marché américain) va à contresens des réalités auxquelles on doit faire face aujourd’hui. Nous sommes un château d’eau, en Suisse, nous avons en tout cas beaucoup de ce bien, et il y en a aussi aux États-Unis. Ce que l’on sait, c’est qu’à partir de ce bien il y a toute une énergie qu’il faut consommer pour déplacer cette eau (…) L’eau, là où elle existe, doit être utilisée. Mais utiliser une telle énergie pour déplacer un tel bien qui est naturel va vraiment à contre-courant d’un respect élémentaire de l’environnement. D’ailleurs chez nous, où nous avons tous les choix possibles, nous devons constater que malheureusement nous consommons encore beaucoup trop d’eau qui vient de l’étranger, qui nécessite du camionnage, qui nécessite de l’utilisation du pétrole. Bref je crois quand même que si on réfléchit un tout petit peu, qu’on prend le recul de ce phénomène et des efforts qu’on met en œuvre pour un bien qu’on a à disposition souvent de manière naturelle (…) et on ne se rend même plus compte du trésor qu’on a. C’est la raison pour laquelle nous qui sommes des privilégiés devrions au minimum profiter de ce que nous avons pour ne pas abîmer l’environnement, provoquer des nuisances, alors qu’il y a des pays qui nous envient parce qu’eux n’ont pas d’eau. »
Jean-Marc Tétaz, philosophe, membre d’Ecologie libérale
Le problème soulevé par la conquête du marché américain est à placer dans la double perspective d’une part des enjeux écologiques où effectivement l’empreinte environnementale est essentielle, et d’autre part de la question de la mondialisation, les deux questions devant être mises sous le chapeau plus vaste des questions d’équité. Nous voyons bien que l’universalisation des échanges marchands est un facteur de développement pour les pays qui jusqu’à présent n’ont pas accès à certains types de biens. Il n’y a aucun bon argument qui nous permette de dire que nous avons droit à certains types de biens et qu’eux n’y ont pas droit. Donc il est normal que nous leur ouvrions l’accès au marché. Il est évident que l’accès au marché a des coûts écologiques. Il est évident aussi que ces coûts écologiques doivent être répartis de façon équitable. Il est surtout évident qu’il y a un débat politique à mener pour se demander quels sont les types d’échanges dont les coûts écologiques nous paraissent être justifiés par rapport aux gains en qualité de vie qu’ils permettent pour les participants au marché. Et il y a d’autres types d’échanges où nous devons dire qu’il n’y a aucun gain en qualité de vie qui justifie les coûts écologiques qu’ils entraînent. Le débat est vraiment à placer autour de la notion de justice ou d’équité qui est, en bonne théorie libérale au sens politique du terme, la question politique par excellence.
Carlo Sommaruga, conseiller national socialiste genevois, président de l’Association suisse pour le contrat mondial de l’eau (ACME-Suisse)
L’ACME-Suisse a pour objectif une maîtrise citoyenne des enjeux de l’eau, à savoir que l’eau soit maintenue comme un bien public et que l’eau soit aussi gérée par des entités publiques. C’est la situation actuelle en Suisse et cela montre aussi l’efficacité de cette gestion publique de l’eau. Et c’est l’enjeu peut-être même plus important aujourd’hui que celui de l’exportation ou de la production d’eau en bouteilles. Parce qu’on constate que lorsqu’on fait des rénovations de réseaux et des développements de réseaux de distribution d’eau, en Europe comme d’ailleurs dans des pays du Sud, on a souvent des prix qui explosent et finalement ne permettent plus à des populations qui ne disposent pas de la solvabilité économique nécessaire d’accéder à cette eau, qui est l’eau simplement pour la consommation journalière pour se laver et pour pouvoir cuisiner. Donc l’enjeu, il est aujourd’hui là. Et si on parle d’exporter de l’eau, on peut se poser la question si un jour ce n’est pas une exportation d’eau qu’il faudrait faire au sens commerçant, mais un appui à la livraison d’eau à titre de solidarité dans certains coins du monde. L’exportation est la dernière des solutions. Il y a aujourd’hui plutôt le financement de production d’eau locale et d’assainissement d’eau locale, que ce soit en Afrique, en Amérique du sud ou en Asie, c’est dans ce sens là qu’il faudrait aller.
Propos notés par la rédaction aqueduc.info
Le Grand 8 du 10 juillet 2008 sur le site de la RSR
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