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19 septembre 2017.

Eutrophisation des eaux : le mal s’amplifie au niveau planétaire

Avec les batailles menées dès les années 1970 pour enrayer le mal, (...)

Avec les batailles menées dès les années 1970 pour enrayer le mal, non sans succès par exemple dans le Lac Léman ou dans l’Érié nord-américain, on croyait plus ou moins bien maîtrisé le phénomène d’eutrophisation des eaux. Il n’en serait rien, si l’on se réfère au rapport de l’expertise scientifique menée collectivement par quatre instituts français de recherche. Bien au contraire : une nouvelle vague d’eutrophisation serait en train de se répandre à l’échelle mondiale, elle toucherait de nombreux lacs, réservoirs, rivières et zones côtières et des lieux emblématiques seraient d’ores et déjà exposés à des crises récurrentes.

Pour mémoire, l’eutrophisation est un phénomène de pollution - naturelle ou générée par les activités humaines - qui survient lorsqu’un écosystème aquatique reçoit des quantités trop importantes de substances nutritives (azote et phosphore notamment), ce qui a pour effet de favoriser la prolifération des algues, de freiner la pénétration de la lumière dans le milieu et d’en épuiser l’oxygène jusqu’à y empêcher toute chance de survie pour la faune piscicole ou pour d’autres organismes aquatiques. Ce qui n’est pas sans conséquences sur l’environnement, la santé et l’économie (pêche, production d’huîtres et de moules, tourisme, etc.) des populations riveraines.

Mandatés par leurs autorités nationales, quatre instituts français - le CNRS, l’Ifremer, l’Inra et l’Irstea [1] - ont mené sur cette question et pendant deux ans ce que dans leur jargon ils appellent une "expertise scientifique collective", c’est-à-dire un travail (destiné aux décideurs politiques) qui consiste à rassembler la littérature scientifique internationale disponible sur un sujet donné, et à en extraire les points de certitudes et d’incertitudes, les lacunes et les éventuelles questions controversées. Sur l’eutrophisation, une quarantaine de chercheurs se sont attelés à la consultation de plusieurs dizaines de milliers d’articles publiés sur ce sujet de par le monde au cours des dernières années et en ont retenu quelque 4’000 références pour en faire une synthèse qui tient en 148 pages. [2]

Une évolution inquiétante

La première conclusion à retenir de cette recherche documentaire, c’est qu’au niveau mondial, le nombre et l’emprise des zones très pauvres en oxygène en milieu marin ont triplé depuis les années 1960. Un recensement de 2010 les estime à près de 500, représentant une superficie de quelque 245’000 km carrés. Les espaces aquatiques les plus touchés sont la Mer Baltique et le Golfe du Mexique, les Grands Lacs laurentiens d’Amérique du Nord, le Lac Victoria en Afrique centrale, de très nombreux lacs et zones côtières en Chine, et plus près de nous les côtes bretonnes et les lagunes méditerranéennes, etc.

En cause : la croissance démographique mondiale, les concentrations urbaines, l’industrialisation, l’extraction minière du phosphore et la production d’azote minéral, mais aussi la spécialisation de l’agriculture intensive qui a découplé les cultures et l’élevage grâce au développement des moyens de transport : ce ne serait donc pas un hasard si les plus graves phénomènes d’eutrophisation (les fameuses marées vertes) ont lieu dans les zones côtières des grandes régions d’élevage intensif où les animaux se nourrissent d’aliments importés parfois d’autres continents.

En cause aussi les changements climatiques : les stocks d’azote et de phosphore qui se sont incrustés au cours des décennies dans les terres agricoles et dans les sédiments des eaux de surface ont sans doute été sous-estimés. Et aujourd’hui, sous l’effet du réchauffement des températures, des modifications des régimes hydrologiques, des érosions et autres phénomènes physico-chimiques, ces stocks sont peu à peu remis en circulation dans l’environnement et au bout du compte dans les milieux aquatiques.

Priorité à la réforme des pratiques agricoles

Au chapitre des solutions et des moyens de lutte contre l’eutrophisation, le rapport note qu’il existe certes des procédés (physiques, chimiques, biologiques) qui permettent d’agir au sein même des écosystèmes

Des efforts indéniables ont été faits pour mieux contrôler les sources de pollutions domestiques et industrielles et des progrès sont encore possibles en matière d’assainissement des eaux usées. Mais, dit le rapport, outre la nécessité de mieux maîtriser les flux provenant des bassins-versants, c’est désormais sur les sources agricoles qu’il convient de concentrer l’attention, notamment dans les pays développés. Les systèmes agricoles et les usages des sols devront être progressivement modifiés. Trois types d’action sont mis en évidence : le recyclage des effluents dans les régions à forte densité animale, une meilleure gestion des engrais azotés et phosphatés, et la préservation ou la restauration des paysages, en particulier des interfaces terres-eaux. (bw)




Notes

[1Soit : le Centre national de la recherche scientifique, l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer, l’Institut national de la recherche agronomique et l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture.

[2Cette expertise scientifique collective (ESCo) sur l’eutrophisation a fait l’objet, le 19 septembre 2017 à Paris, d’un colloque de restitution. Diverses informations relatives à ce colloque, ainsi que le résumé (8 pages) et la synthèse (148 pages) de ce travail, sont disponibles sur le site du CNRS.

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Mot d’eau

  • Le Lac

    “Si près qu’ils approchent du lac, les hommes n’en deviennent pas pour ça grenouilles ou brochets. Ils bâtissent leurs villas tout autour, se mettent à l’eau constamment, deviennent nudistes… N’importe. L’eau traîtresse et irrespirable à l’homme, fidèle et nourrissante aux poissons, continue à traiter les hommes en hommes et les poissons en poissons. Et jusqu’à présent aucun sportif ne peut se vanter d’avoir été traité différemment”. (Henri Michaux, "La nuit remue", 1935)

Glossaire

  • Limnologie

    Père de la limnologie (du grec "limné", lac, étang), le savant suisse François-Alphonse Forel (1841-1912) parlait d’elle comme de "l’océanographie des lacs". Il la définissait comme la "science des eaux continentales, des eaux stagnantes réunies dans des bassins limités et profonds, qui ne sont ni des fleuves ou rivières, ni des marais ou étangs, ni des eaux souterraines". Aujourd’hui, cette discipline a pris le sens plus large d’étude de tous les aspects écosystémiques des lacs et des grands réservoirs naturels d’eau douce à ciel ouvert.


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