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23 mai 2014.

En Syrie, le retour de la paix passe aussi par la réhabilitation des infrastructures hydrauliques

La guerre civile que vit la Syrie a provoqué une crise humanitaire (...)

La guerre civile que vit la Syrie a provoqué une crise humanitaire sans précédent depuis le début de ce siècle. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), entre autres, ne cesse de rappeler que dans ce pays la violence touche des millions de personnes et que les destructions y sont si graves que les services de base et les infrastructures vitales sont au bord de l’effondrement. Le bassin du fleuve Oronte, hautement stratégique, est l’une des régions les plus gravement touchées : deux tiers de ses quatre millions d’habitants ont dû s’enfuir.

Au-delà de l’aide d’urgence, la gestion des ressources en eau et la réhabilitation des infrastructures hydrauliques constituent une condition sine qua non de toute forme de retour à la paix. C’est en tout cas l’une des principales conclusions d’un programme de recherches conduit par Ronald Jaubert, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève) et soutenu par le Programme global Initiatives Eau de la Direction suisse du développement et de la coopération (DDC).

Un rapport publié par l’IHEID et la DDC dresse un état des lieux des déplacements de population, de la disponibilité de l’eau potable, des infrastructures de l’eau domestique et agricole et des activités agricoles dans le bassin syrien de l’Oronte (voir ci-contre). Des chercheurs et des ingénieurs syriens, ainsi que des ONG syriennes, ont été associés de près à cette évaluation.

Avant le conflit, rappelle cette étude, le bassin de l’Oronte fournissait un quart de la production agricole de la Syrie et représentait un tiers de sa production industrielle, une importance qui s’explique principalement par la disponibilité et l’accès aux ressources en eau. Dans cette région, les plus anciennes infrastructures hydrauliques remontent à l’âge du bronze et se sont développées au fil des diverses occupations grecques, romaines et autres.

Lorsque le parti Baas arriva au pouvoir en 1953, l’un de ses premiers grands projets agricoles fut précisément de drainer la plaine du Ghab où coule l’Oronte moyen et de développer l’irrigation. Le monde paysan fut l’un des principaux bénéficiaires de la réforme agraire et de la politique de centralisation de l’agriculture. Parallèlement, le bassin de l’Oronte devint l’une des premières régions industrialisées de la Syrie (raffineries de sucre et de pétrole notamment), profitant également plus tard de l’installation d’entreprises chimiques et pharmaceutiques. Ce développement agricole et industriel a entraîné une forte croissance d’une population de plus en plus caractérisée par une grande diversité ethnique et confessionnelle. Ce qui explique que cette région, et la ville de Homs en particulier, soient aujourd’hui considérées comme hautement stratégiques.

La guerre a provoqué un exode massif des populations du bassin de l’Oronte : trois quarts de ses quatre millions d’habitants ont été déplacés au cours des trois dernières années, soit pour fuir les zones de combat entre forces gouvernementales et rebelles, soit en raison de l’épuisement de leurs ressources. Entre temps, certains ont pu regagner leurs villages d’origine, d’autres ont dû fuir au Liban ou en Turquie. Ces exodes ont profondément modifié la répartition géographique de la population : certaines zones du centre se sont pour ainsi dire vidées alors que d’autres, en périphérie, ont vu leur nombre de résidents multiplié par trois et n’arrivent plus à faire face aux flux de réfugiés.

L’accès à l’eau potable est devenu critique

Avant le conflit, lit-on dans le rapport de l’IHEID, neuf ménages sur dix étaient raccordés à un système public d’approvisionnement principalement tributaire des eaux souterraines et de centaines de puits équipés de pompes électriques. Dans la plupart des zones rurales du bassin de l’Oronte, la disponibilité de l’eau potable variait alors de 50 à 75 litres par jour et par habitant, sans que l’on sache cependant si cette eau était de qualité suffisante compte tenu du manque d’installations de traitement et du niveau élevé de pollution due aux activités agricoles et industrielles.

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Dans la région de Hama,
de gigantesques norias ont été utilisées sur l’Oronte dès l’Antiquité.
Mais l’irrigation s’est principalement développée grâce à l’exploitation
des nappes souterraines
(photo Ronald Jaubert)

Aujourd’hui l’accès à l’eau potable est devenu critique dans de nombreuses régions du bassin de l’Oronte : l’approvisionnement y est généralement inférieur aux 20 litres par jour et par habitant définis par l’OMS comme le minimum vital, et il est fait état d’une très forte augmentation des maladies dues à une mauvaise qualité de l’eau. Les pénuries d’eau potable sont principalement dues aux coupures de courant électrique qui entravent le fonctionnement régulier des pompes électriques installées sur les puits mais aussi au fait que des stations de pompage ont été endommagées, voire détruites. Les sources, les puits et les réseaux d’eau, étant d’une importance stratégique pour le contrôle du territoire, ont de toute évidence été délibérément pris pour cible dans certains secteurs de manière à perturber l’approvisionnement en eau potable, mais aussi en eau d’irrigation.

Par manque d’eau, la production agricole
a fortement chuté

Avant le conflit, la production agricole dans le bassin de l’Oronte représentait un quart environ de la production agricole totale de la Syrie. Aujourd’hui, elle s’est réduite de plus de 70% en raison surtout d’une forte baisse dans les zones irriguées qui n’est pas due seulement à la baisse des ressources en eau résultant de l’exploitation excessive et incontrôlée des nappes souterraines.

Les six grands projets d’irrigation, qui couvraient une superficie de plus de 130 000 hectares et fournissaient plus de la moitié de la production du bassin, ont été fortement affectés par l’interruption totale ou partielle de l’approvisionnement en eau. Une partie des infrastructures hydrauliques a été détruite par des bombardements et par le passage de véhicules militaires. Mais l’approvisionnement en eau a souvent été délibérément coupé, des sources ont été obstruées, des puits bouchés, des canaux déconnectés de leurs réservoirs, des pompes cassées et des installations électriques endommagées. Résultat : des dizaines de milliers d’hectares de terres irriguées ont été ici et là asséchées ou ne sont plus cultivées car les paysans se sont exilés.

Les principales zones de cultures pluviales, situées à la périphérie du bassin dans des zones relativement épargnées par les combats, accusent elles aussi un déficit de production qui s’explique d’abord par la pénurie de carburant et la hausse du prix des engrais et des semences, mais aussi par la crainte des agriculteurs confrontés au risque de destruction de leurs cultures par le feu ou à l’impossibilité d’accéder à leurs champs au moment des récoltes.

Les conclusions de ce rapport sont on ne peut plus claires : dans le bassin syrien de l’Oronte, il y a nécessité immédiate de porter secours aux populations, d’améliorer de toute urgence leur capacité d’approvisionnement en eau potable et de soutenir l’agriculture en tout cas dans les zones les moins touchées par les combats. Si l’on pense déjà aux perspectives de l’après-conflit, la priorité devra alors être mise sur la réhabilitation des infrastructures de l’eau domestique et agricole de manière à garantir une réinstallation durable des populations déplacées. Difficile, sans cela, d’imaginer un possible retour à la paix. (bw)


- Le rapport "Syria : The impact of the conflict on population displacement, water and agriculture in the Orontes River basin" est disponible sur le site de l’IHEID
- Pour en savoir plus sur le Programme global Initiatives Eau, voir le site de la DDC




Infos complémentaires

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Bassin de l’Oronte syrien (trait rouge - carte extraite du rapport de l’IHEID)


L’Oronte,
"fleuve rebelle"

En arabe, l’Oronte a pour nom Nahr al-‘Asi, c’est-à-dire "fleuve rebelle", peut-être parce qu’il coule du sud vers le nord, c’est-à-dire dans le sens inverse des autres fleuves de la région tels le Jourdain, le Tigre et l’Euphrate.

Long de 570 km, il prend sa source dans la Bekaa libanaise, traverse l’ouest de la Syrie et rejoint la Méditerranée près de Samandag, dans le sud de la Turquie. S’écoulant tantôt dans des gorges, tantôt dans des lacs marécageux, il a suscité dès l’Antiquité l’éclosion de villes prospères comme Homs, Rastane et Hama en Syrie, et Antioche en Turquie.

Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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