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19 mars 2019.

Eau et assainissement pour tous en 2030 ?

L’ONU elle-même semble en douter

En mars de chaque année, la publication par l’UNESCO du Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau met le doigt sur l’un ou l’autre aspect particulier de la situation hydrique de la planète. Ce n’est pas un hasard si son édition 2019 a été officiellement présentée à Genève pendant la 40e session du Conseil des droits de l’homme car elle met l’accent sur les populations qui à travers le monde sont littéralement "laissées pour compte" quant à leurs droits fondamentaux d’accès à une eau potable et à l’assainissement. L’enjeu est de taille, constate dans son avant-propos la directrice générale de l’UNESCO Audrey Azoulay, mais "si les progrès se poursuivent au rythme actuel, des milliards de personnes resteront dans l’incapacité de jouir de leurs droits à l’eau et à l’assainissement". Les rédacteurs du rapport vont encore plus loin : s’il est apparu jusqu’à présent difficile de relever les défis humains autour de l’eau, ce n’est pas seulement en raison de leur complexité, "mais aussi à cause de l’inertie politique". On trouvera ci-dessous quelques-uns des principaux messages-clés de ce Rapport 2019. [1]

La demande mondiale en eau
augmente chaque année d’environ 1 %

Cette augmentation régulière depuis les années 1980 résulte principalement de l’utilisation croissante de l’eau dans les pays en développement et dans les économies émergentes (même si ces usages de l’eau par habitant restent nettement inférieurs à ceux des pays développés). Cela s’explique par la croissance démographique, par le développement socio-économique et par l’évolution des modes de consommation. Le secteur agricole est de loin le plus grand consommateur de ressources en eau (69 % des prélèvements, contre 19 % pour l’industrie et 12 % pour les ménages). On s’attend à ce que la demande mondiale en eau continuera d’augmenter au même rythme jusqu’en 2050.

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Le stress hydrique désigne ici le rapport (en pourcentage) entre la quantité totale d’eau douce
prélevée annuellement et la quantité totale de ressources renouvelables en eau douce.
Plus de 2 milliards de personnes vivent dans des pays soumis à un stress hydrique physique élevé.
31 pays sont confrontés à un stress hydrique compris entre 25 % (seuil minimal) et 70 % (zones jaunes).
Dans 22 pays, le stress hydrique est supérieur à 70 % (zones rouges) (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

L’approvisionnement en eau dépend de multiples facteurs

L’accès à l’eau ne dépend pas seulement de la quantité d’eau salubre physiquement disponible, mais aussi de la façon dont elle est captée, transportée, stockée, gérée et distribuée aux différents utilisateurs. Très souvent, l’eau est impropre à la consommation et doit donc être purifiée, désinfectée et protégée contre les contaminations. Les méthodes les plus courantes de traitement des eaux exigent que l’énergie (électrique dans la majorité des cas) soit disponible en permanence, ce qui n’est guère le cas dans la plupart des pays en développement. Les pénuries d’eau peuvent être également dues au manque de ressources humaines, institutionnelles et financières. Ajoutez à cela que des millions de personnes risquent aussi de se retrouver sans accès à l’eau lorsque des infrastructures d’approvisionnement sont gravement endommagées lors de catastrophes naturelles ou de conflits armés.

Dans les villes, les pauvres paient souvent l’eau
bien plus chèrement que les riches

En matière d’accès à l’eau et à l’assainissement, il existe dans les milieux urbains une inégalité importante entre les familles à faibles revenus vivant dans les bidonvilles et les autres. Alors que les centres-villes bénéficient souvent d’un service de qualité à faible coût, les zones périurbaines sont insuffisamment prises en compte par les programmes de distribution de l’eau et leurs populations dépendent principalement de bornes de distribution, de vendeurs d’eau ou de camions-citernes. Dans ce cas, le prix est souvent beaucoup plus élevé pour une eau de moins bonne qualité, ce qui aggrave les inégalités entre riches et personnes défavorisées.

Un manque flagrant d’infrastructures d’assainissement

Seules deux personnes sur cinq dans le monde disposent de services d’assainissement gérés en toute sécurité [2]. Comparée aux progrès enregistrés au cours des dernières années en matière d’approvisionnement en eau, la mise en place d’infrastructures d’assainissement dans les zones urbaines a pris un retard considérable et il est peu probable, en Afrique en particulier, que soit atteint l’objectif de services élémentaires d’assainissement pour tous d’ici à 2030.

Les agriculteurs ont besoin d’un accès équitable à l’eau

Les trois quarts des gens vivant dans l’extrême pauvreté vivent dans des zones rurales. Ce sont la plupart du temps de petits exploitants familiaux qui souffrent souvent d’insécurité alimentaire et de malnutrition alors même qu’ils contribuent eux-mêmes à une part importante de la production agricole de leur pays. Pour eux, un accès équitable à des ressources en eau, ne serait-ce que pour un arrosage supplémentaire des cultures, peut faire la différence entre une agriculture comme simple moyen de survie et une agriculture comme source fiable de moyens de subsistance.

Il n’y a jamais eu autant de réfugiés
et de personnes déplacées

En 2017, les conflits et les persécutions ont poussé plus de 68 millions de personnes sur les routes. A ce chiffre s’ajoute une moyenne de 25,3 millions de personnes forcées de migrer chaque année en raison de catastrophes naturelles, un chiffre qui a doublé depuis le début des années 1970 et qui est susceptible d’augmenter encore dans les années qui viennent sous l’effet du changement climatique. Loin de leurs foyers, ces personnes se heurtent souvent à de nombreux obstacles pour accéder à des services élémentaires d’approvisionnement en eau et d’assainissement, ce qui crée aussi des problèmes de coexistence entre populations locales et nouveaux arrivants.

Le nombre de personnes qui chaque année décèdent de par le monde en raison du manque de services d’approvisionnement en eau et d’assainissement et suite à des dysenteries ou des épidémies de choléra (780’000) dépasse largement celui des personnes qui ont perdu la vie lors de sécheresses (1’100), d’inondations (6’000), de séismes (56’000) et de conflits armés (75’000). On ne dispose pas de données sur le nombre de personnes qui auraient eu besoin d’une aide immédiate dans des situations d’urgence liées au manque d’eau potable et de services d’assainissement. Celui des personnes touchées dans les diverses catastrophes humanitaires s’élève annuellement à plusieurs dizaines de millions.

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Les Hippo Waters Rollers, tonneaux-brouettes d’une contenance de 90 litres inventés par deux Sud-Africains,
ont dans plusieurs pays quelque peu révolutionné le transport local de l’eau domestique
(Photo extraite du Rapport WWDR 2019 - CC BY-NC-SA - Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Ce qui devrait (pouvoir) être fait


> Améliorer l’accès à l’eau et à l’assainissement

Si l’on ne veut laisser personne pour compte et réaliser le droit humain à l’eau et à l’assainissement, il paraît tout aussi crucial, aux yeux des auteurs du rapport onusien, de vaincre les obstacles à l’accès que de s’attaquer aux problèmes d’approvisionnement et de pénurie. Techniquement parlant, les réponses peuvent varier considérablement d’un endroit à l’autre. S’il convient dans les grandes zones urbaines de créer des infrastructures centralisées grâce au partage des ressources et à des économies d’échelle, il faudra sans doute dans les agglomérations plus petites privilégier des systèmes décentralisés moins coûteux. Le principe de base qui devrait guider le choix des technologies n’est pas nécessairement celui de la "meilleure pratique", mais celui "qui convient le mieux".

> Combler les lacunes d’investissement

De toute évidence, le manque de financement a contrecarré les promesses faites par les gouvernements de la planète en matière d’approvisionnement en eau et d’assainissement. Certains experts estiment que pour atteindre les objectifs de 2030 il faudrait pour le moins tripler les niveaux annuels actuels d’investissements. Selon le rapport onusien, qui souligne la nécessité de mettre en place des structures tarifaires équitables et des subventions ciblées en faveur des groupes vulnérables, une partie du déficit d’investissement pourrait être comblée en améliorant le système, en utilisant plus efficacement les fonds disponibles et en réduisant considérablement les coûts globaux. La principale source de financement ne pouvant pas reposer sur les seuls donateurs, il incombera aux gouvernements d’augmenter considérablement le montant des fonds publics dédiés à la réalisation de ces objectifs.

> Renforcer les connaissances et les capacités

La recherche, le développement et l’innovation scientifiques ont un rôle essentiel dans la proposition de solutions visant à améliorer l’accès de tous aux services de l’eau et de l’assainissement. Par exemple dans la création d’infrastructures gérées en toute sécurité, efficaces et à un coût abordable, dans la conception de structures tarifaires équitables, ou dans l’élaboration de modèles permettant aux personnes pauvres de bénéficier des services plutôt que d’en être écartées. Les populations défavorisées, urbaines et rurales, ont également besoin d’être mieux informées sur leurs droits et de renforcer leurs capacités humaines personnelles et collectives.

> Initier une gouvernance participative

Pour s’attaquer aux principales causes qui voient des groupes humains exclus de l’accès aux infrastructures de l’eau et de l’assainissement, plusieurs chapitres du rapport soulignent l’importance de mener des actions fondées sur les communautés. Il s’agit pour les autorités de mettre en place "un environnement institutionnel favorable par le biais duquel peut s’installer la gouvernance participative" et dans lequel les diverses parties prenantes peuvent exprimer leur opinion et collaborer à la recherche de solutions. Ces nouveaux modes de gouvernance, qui se distancient des structures de pouvoir hiérarchique, devraient entre autres garantir une allocation juste et équitable des ressources en eau à toutes les personnes.

Bernard Weissbrodt




Notes

[1L’édition 2019 du Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau (WWDR) – "Ne laisser personne pour compte" – est publiée par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) et la plateforme de coordination ONU-Eau. Rapport intégral, résumé, faits et chiffres sont disponibles sur le site de l’UNESCO.
- Sur le même sujet qui sert de thème à la Journée mondiale de l’eau du 22 mars 2019, voir l’article aqueduc.info « Ne laisser personne de côté »

- Précision de vocabulaire : généralement les documents de l’ONU utilisent en anglais le mot "behind" pour qualifier la situation des personnes défavorisées, délaissées, marginalisées, voire abandonnées par les sociétés dans leur marche vers le progrès économique et social. L’expression No one must be left behind – littéralement : personne ne doit être laissé à l’arrière (ce qui induit une notion de retard qui il y a quelques décennies a déjà fait l’objet de vifs débats entre sociologues) - a été traduite par ne laisser personne de côté dans la version officielle francophone de la résolution de 2015 concernant les Objectifs de développement durable et par ne laisser personne pour compte dans l’édition 2019 du Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau. Les deux expressions ont à peu près le même sens dans le langage courant. On notera cependant que la première (de côté) paraît souligner davantage une approche qualitative et sociale de la marginalisation alors que la seconde (pour compte) renvoie plutôt à des notions quantitatives et économiques de la pauvreté.

[2Par service d’assainissement géré en toute sécurité, il faut entendre l’utilisation d’installations améliorées qui ne sont pas partagées avec d’autres ménages et où les excréments sont éliminés en toute sécurité sur place ou transportés et traités hors site. Les installations dites ’améliorées’ comprennent les chasses d’eau et les chasses d’eau avec évacuation vers les réseaux d’égouts, les fosses septiques ou fosses avec dalles.

Mots-clés

Glossaire

  • Pénurie

    Les pénuries surviennent lorsqu’il n’y a pas assez d’eau pour satisfaire à la fois les demandes humaines et les besoins de la nature, soit parce que cette eau fait physiquement défaut, soit parce que la demande est excessive ou que la ressource a été surexploitée, soit parce que le manque d’infrastructures, de moyens financiers ou de compétences techniques ne permet pas à une population de s’approvisionner en eau de quantité et de qualité suffisantes, soit aussi parce que des groupes humains sont empêchés par d’autres d’y avoir accès.

Mot d’eau

  • Un grand fleuve

    C’est le destin de tous les grands fleuves que d’être unique au monde, et chacun pour lui sans jamais pouvoir en toucher d’autres autrement que pour l’absorber (...) Le Fleuve, même si proche, ignore tous ses congénères. Il ne se sépare de l’immense nappe souterraine que pour couler aussitôt une âpre vie singulière, isolée par des barrières que jamais son Génie ne surmontera, et delà, on sait vers quel néant marin il se dissout ... (Victor Segalen, 1878-1919)


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