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7 janvier 2021.

Dan-Tota, village sans eau

Lettre du Bénin 45

Situé en bordure de la route inter-état qui relie la capitale du Bénin, Cotonou, à celle du Niger, Niamey, le village de Dan-Tota compte moins de 2000 habitants. Il a beau se trouver à une quinzaine de kilomètres de Bohicon, grande métropole du département du Zou, au centre du pays, c’est le genre de bled dans lequel tout fonctionnaire redoute d’être un jour affecté. Car, incroyable mais vrai, Dan-Tota n’a ni eau ni électricité. Le village manque de tout, sauf d’habitants qui ont besoin d’assistance.

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Le seul panneau qui indique au passant
qu’il est arrivé à Dan-Tota

C’est la première fois que je visite une localité dépourvue de tout approvisionnement en eau potable : ni puits, ni pompe manuelle, ni fontaine. Je viens d’y passer une demi-journée en compagnie du chef d’arrondissement et du représentant du chef de village. J’y ai été reçu sans le rituel qui, chez nous, veut que l’on offre un bol d’eau au visiteur en signe de bienvenue.

Ici comme ailleurs, la géologie dicte sa loi. La nappe d’eau souterraine se trouve à plus de 70 mètres de profondeur et les moyens traditionnels de forage sont absolument inefficaces. Tout essai est coûteux - il faut compter l’équivalent d’un millier d’euros - et se solde par un échec. Dépenser une pareille somme, voire davantage, pour forer un puits sans être sûr d’un résultat probant est un risque qu’une population essentiellement paysanne n’ose pas prendre. Le village se contente donc d’une source d’eau pérenne, logée en terrain accidenté et escarpé à plus de cinq kilomètres des habitations, une source où s’abreuvent également les troupeaux de bœufs.

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L’une des sources pérennes que se disputent habitants et animaux
pendant la saison chaude

Dan-Tota ne manque pourtant pas d’atouts. Ses habitants cultivent du soja, du haricot, de l’anacarde (noix de cajou) et des produits vivriers. Ici, il y a de quoi manger, tout le monde en convient, mais c’est l’eau qui fait défaut. En saison des pluies, trois mois sur douze, la moindre goutte d’eau est recueillie dans des citernes ou des jarres. Mais pendant les mois de la saison sèche, les corvées d’eau sont rudes, pour ne pas dire accablantes. La quête de l’eau occupe quasiment la journée entière des femmes.

Ici les histoires d’eau alimentent les conversations : celle par exemple de cette fiancée qui a refusé de se marier après avoir découvert que son prince charmant était originaire de Dan-Tota ; ou celle de ces femmes mariées qui menacent de divorcer car elles estiment que la corvée d’eau a fait d’elles de véritables esclaves. Toutefois elles sont en droit d’attendre que le chef de famille, lorsqu’il s’absente, s’en retourne à la maison avec au moins deux bidons d’eau. C’est passé dans les usages, comme lorsqu’un père ramène des friandises ou des jouets à ses enfants.

Il y a aussi ce cri du cœur lancé sur une radio locale et qui m’a convaincu de faire le voyage pour me rendre compte personnellement de la situation : « Si tu as l’intention de nous rendre visite à Dan-Tota pendant la saison sèche, apporte l’eau que tu vas consommer. Le repas, nous pouvons te le garantir, mais l’eau non. Nous n’en avons pas. » Prévoyant, j’avais donc pris trois litres d’eau avec moi.

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Un des nombreux forages infructueux avec son château d’eau moribond

Dan-Tota, qui fait partie des collectivités les plus démunies du pays, n’est pas un cas isolé. Il est même emblématique de la mauvaise gouvernance et de la négligence de certaines administrations locales. Une personnalité native de l’endroit, qui a fait partie de l’un des gouvernements du régime passé, a certes tenté elle aussi de réaliser un forage avec des moyens rudimentaires, sans succès. Mais son collègue ministre des eaux n’y a même pas prêté attention. Cela aurait pourtant fourni une bonne opportunité de sortir le village de sa torpeur.

Car les solutions de pompage de l’eau à plus de 70 mètres de profondeur existent. Et parce que la population n’espère plus une quelconque solution du côté des pouvoirs locaux, elle se tourne vers des donateurs privés. Un opérateur économique, propriétaire d’une station de produits pétroliers installée sur le territoire de Dan-Tota, a ainsi démontré qu’il était possible de relever le défi si l’on en prend les moyens techniques et financiers. Aujourd’hui il distribue de l’eau à bon prix, mais trop loin des agglomérations : de toute façon la quête de cette eau reste une pénible corvée pour les femmes et les enfants astreints à cette tâche. Qu’attendent donc les autorités locales pour tirer expérience et leçon de cette réussite exemplaire ?

Texte et photos de
Bernard Capo-Chichi,
Porto Novo, Bénin

- Situer la région de Dan-Tota sur OpenStreetMap



Mots-clés

Mot d’eau

  • Contempler l’eau

    “Je ne connais pas d’occupation plus totale de soi que de contempler l’eau, surtout l’eau mi-morte. À la fois plaisir et souffrance, divertissement de chaque minute et ennui compact des heures, plénitude et vide ; on vit avec une profonde et sourde intensité en même temps qu’on se détache et s’oublie, on se pétrit et on se délite dans une contradiction dont on ne cherche pas la clé, et il y en a certainement une, mais inutile. À quoi bon comprendre ?” (Alexandre Arnoux, “Rhône, mon fleuve”, 1967)

Glossaire

  • Porosité, perméabilité

    Les deux mots ne doivent pas être confondus car une roche poreuse (un grès par exemple) peut être perméable ou imperméable. On parle de la porosité d’un milieu, d’un sol ou d’une roche lorsqu’ils comportent des pores, c’est-à-dire des vides et des interstices de petite taille parfois microscopique. Le calcul de la porosité permet d’évaluer la capacité de stockage d’un milieu. On parle de perméabilité d’un milieu lorsqu’il est apte non seulement à se laisser pénétrer par un fluide, mais également à être complètement traversé par lui.


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