Chine : les raisons d’une crise de l’eau qui s’aggrave
- Le développement de l’industrialisation et de l’urbanisation en Chine a provoqué une augmentation considérable de la demande d’eau et certaines projections font penser que cette demande augmentera encore de 20 % supplémentaires dans les deux décennies à venir. Même si l’agriculture reste le principal consommateur d’eau (les deux tiers environ), sa part est en constante baisse du fait des besoins des autres secteurs : en un quart de siècle, la part de l’industrie dans l’utilisation de l’eau a doublé pour dépasser les 20 % et la part des municipalités a triplé. Les grandes villes doivent de plus en plus faire face à la pénurie.
- Du fait des prélèvements tout au long des parcours des fleuves, la quantité de leur eau qui parvient à la mer diminue considérablement et semble avoir dépassé les limites de la durabilité. Dans les bassins des 3 H (voir ci-contre), les prélèvements iraient de 50 % pour le Huang à 65 % pour le Huai et à plus de 90 % pour le Hai-Luan. Les limites de la disponibilité sont ainsi largement dépassées. Jadis certains fleuves provoquaient de nombreuses inondations, aujourd’hui ils n’offrent parfois plus qu’un mince filet d’eau.
- Les ressources en eaux souterraines sont également en train de s’épuiser, les aquifères se vident plus rapidement qu’ils ne se reconstituent. En 40 ans, certaines nappes phréatiques ont baissé de 50 à 90 mètres, ce qui a pour résultat l’infiltration d’eaux salées et l’affaissement du sol de certaines villes (Pékin, Shanghai et Tianjin notamment), sans parler de l’augmentation du coût du pompage de l’eau.
- De nombreux cours d’eau sont fortement pollués, à cause principalement des pratiques agricoles (engrais et pesticides) et des industries à croissance rapide telles que le textile et les produits chimiques et pharmaceutiques, mais aussi du manque d’épuration des eaux usées domestiques. Plus des deux tiers de l’eau du bassin des 3 H seraient ainsi trop pollués pour une utilisation humaine.
- Le nombre d’installations d’épuration, par ailleurs trop peu performantes, ne suffit de loin pas à traiter les eaux usées dont la quantité ne cesse d’augmenter. Les autorités chinoises ont cependant fait ces derniers temps un gros effort en vue du recyclage industriel de l’eau mais aussi du recyclage des eaux usées urbaines. Plusieurs villes ont déjà mis sur pied des projets d’eau recyclée pour les installations sanitaires, l’arrosage, le lavage de voitures, etc.
- L’une des principales raisons de la crise de l’eau est peut-être à chercher dans l’absence de mesures incitant la population à sa préservation. Le fait que pendant longtemps aucun prix n’ait été fixé à l’eau et que cette tarification reste aujourd’hui encore très basse a favorisé les gaspillages et autres pratiques non durables d’utilisation de l’eau. Les systèmes d’irrigation sont vétustes et perdent plus de la moitié de leur eau et l’industrie se soucie généralement peu des quantités consommées.
- Pour réagir à la crise, la Chine tente d’apporter des réponses du côté de l’offre comme de la demande : d’une part, elle a mis en chantier un gigantesque projet de transfert d’eau sud-nord visant à dévier plus de 40 milliards de mètres cubes d’eau du Yangtsé vers les régions industrielles et urbaines du nord-est distantes de plus de 1’000 kilomètres ; d’autre part, elle a prévu des mesures visant à des économies d’eau par le biais entre autres d’un système de tarification, à une meilleure productivité de l’eau notamment dans l’agriculture, avec des technologies de pointe en matière d’irrigation et le choix de cultures de plus grande valeur, ainsi qu’à un meilleur contrôle des substances polluantes.
- Revers de la médaille, les mesures qui seront prises pourraient avoir des effets pervers, car améliorer les systèmes d’irrigation provoquera probablement une augmentation des coûts de l’eau et - c’est un vrai dilemme - fera courir de gros risques aux agriculteurs pauvres. Ceux-ci, en raison de leurs bas revenus et du coût élevé des investissements à consentir, pourraient se trouver dans l’impossibilité d’accéder aux ressources en eau. Cela pourrait les obliger à utiliser moins d’eau ou à abandonner les cultures à plus haute valeur, voire à abandonner le secteur de l’agriculture. À moins que ne soient mises en place des associations d’usagers capables de défendre leurs droits à l’eau.
- La gestion de l’eau en Chine se heurte également à des problèmes de gouvernance : d’une part, le domaine de l’eau relève de compétences fragmentées entre différents ministères (ressources en eau, construction, protection de l’environnement) dont les approches différentes nuisent à la cohérence de la gestion ; d’autre part, les politiques actuelles de l’eau dépendent beaucoup des autorités locales ou des groupes industriels qui font de la croissance économique un objectif prioritaire sans aucune considération pour les autres impératifs d’équité sociale et de durabilité écologique.
- Comme la Chine se trouve à l’amont de plusieurs bassins hydrographiques transfrontaliers, la manière qu’elle a de gérer ses ressources en eau a d’évidentes implications internationales. Le Kazakhstan s’inquiète des importants prélèvements prévus sur les fleuves Ili et Irtych, et l’Inde d’un possible détournement d’une partie des eaux du Haut-Brahmapoutre. On se souvient aussi de la pollution chimique de la rivière Songhua qui en 2005 a touché la Russie voisine.
Comme l’indique Sébastien Colin dans sa note au Centre études Asie, « la Chine ressent comme une réelle menace les pénuries d’eau qui affectent certaines de ses régions et certaines de ses villes. Ces dernières sont en effet susceptibles de remettre en cause une sécurité alimentaire et d’enrayer un développement économique érigés en dogme national. Dans une perspective plus large, le défi de l’eau en Chine n’est juste qu’un des nombreux symptômes d’un pays en quête de la modernité, en pleine industrialisation et urbanisation. Le succès ou l’échec de ce défi hydrique sera donc un indicateur majeur de la viabilité sur le long terme des ambitieux objectifs économiques chinois. »
Fiche rédigée par Bernard Weissbrodt
sur la base de plusieurs documents, notamment :
Rapport mondial sur le développement humain – Au-delà de la pénurie : pouvoir, pauvreté et crise mondiale de l’eau, PNUD 2006
L’eau, facteur d’instabilité en Chine, Perspectives pour 2015 et 2030, par Alexandre Taithe, Fondation pour la Recherche Stratégique, Paris 2007
Hydrologie, hydraulique et hydropolitique en Chine, Note de Sébastien Colin, Asia Centre – Centre études Asie, Paris 2006
L’eau en Chine, fiche de synthèse – Mission économique de l’Ambassade de France en Chine, Pékin 2005.
Lire aussi l’éditorial aqueduc.info d’août 2008 :
De l’eau et des Jeux
- Amnesty dénonce de graves pollutions de l’eau et de l’air en Inde lire>
- 330’000 Chinois déplacés à cause du projet hydraulique sud-nord lire>
- Les réformes du secteur de l’eau en Inde lire>
- Le nord-ouest de l’Inde pourrait connaître de graves pénuries d’eau lire>
- L’eau aux JO de Pékin : "contrat rempli" lire>
- Tous les articles sur le thème Asie >



:: Repères hydrologiques
La Chine, avec ses grands fleuves légendaires, a toutes les apparences d’un pays assez bien doté en eau. Il y pleut en moyenne 600 millimètres par an et la quantité d’eau disponible par habitant est théoriquement de quelque 2’200 mètres cubes par an, soit un tiers environ de la moyenne mondiale.
La réalité est bien différente car il faut prendre en compte de très fortes disparités climatiques entre les régions : à l’ouest, une zone aride, voire désertique, et à l’opposé, au sud-est, un pays de moussons et une pluviométrie assez élevée, tandis qu’au nord-est, du côté de Pékin, la pénurie d’eau se fait de plus en plus sentir. D’un bout à l’autre du pays, les précipitations peuvent ainsi varier de quelque 50 à 2’000 millimètres par an. Autrement dit, les ressources chinoises en eau par habitant sont non seulement assez faibles mais de surcroît très inégalement réparties.
À noter aussi que la Chine compte quelque 50’000 cours d’eau dont le bassin versant dépasse les 100 km2 et environ 28’000 lacs ayant une superficie supérieure à un km2. Le débit total des fleuves qui traversent le pays est estimé à 2’700 km3, soit près de 6% des débits fluviaux de la planète. À lui seul, le Yangtsé, 3e fleuve du monde, draine un tiers des ressources hydriques renouvelables chinoises.
:: Les bassins des 3 H
« La Chine du Nord se trouve à l’épicentre de cette crise. Les bassins du Huai, du Hai et du Huang (fleuve Jaune), les bassins des 3 H, approvisionnent un peu moins de la moitié de la population du pays, 40 % des terres agricoles et une grande partie de l’importante production céréalière, et interviennent pour un tiers dans le PIB. Environ la moitié de la population rurale pauvre du pays vit dans la région du bassin, qui possède pourtant moins de 8 % des ressources nationales en eau. Chaque bassin tombe ainsi en dessous des 500 mètres cubes d’eau par habitant, ce qui fait de ces régions des régions en état de pénurie grave. » (RDH 2006)
:: Digues et grands barrages
Outre le Barrage des Trois-Gorges destiné à devenir le plus important du monde et qui fait encore beaucoup parler de lui en raison de ses impacts sur les populations et sur l’environnement, la Chine dispose aujourd’hui de 22’000 grands barrages (contre 22 en 1949), soit à peu près la moitié de tous les grands barrages du monde. Toutes dimensions confondues, on en dénombre en fait plus de 85’000 mais on ne cache pas, officiellement, que certains d’entre eux fonctionnent mal ou représentent parfois de réelles menaces pour la sécurité. Les 240’000 km de digues que compte le pays pour faire face aux menaces d’inondations exigent également un entretien constant sous peine de catastrophes. Compte tenu de l’alluvionnement, ces mêmes digues doivent en outre être régulièrement rehaussées (d’après A.Taithe)